Episode 3 : le radin galicien
La soirée passe. Sur le balcon, le soleil s’adoucit et ne tape plus aussi violemment que quelques heures plus tôt. La nuit commence à tomber, petit à petit. Nous avons fini par changer de sujet, parler d’autre chose que de sa rupture-surprise. J’essaie de ne pas songer au fait que j’y suis pour quelque chose. Après tout, je n’ai rien fait dans cette histoire, ni de mal ni de bien. Au contraire, notre dernière soirée passée ensemble n’était clairement pas glorieuse, entre la scène de radinerie sur le rooftop puis celle ensuite chez moi (que je n’assume toujours pas) à attendre jusqu’au bout de la nuit que l’un de nous ne fasse enfin timidement le premier pas…
Il faudrait que je rentre chez moi, idéalement. Il se fait tard et nous avons, il me semble, bien assez parlé pour aujourd’hui. Cette soirée a rattrapé celle de la dernière fois. Mon collègue s’est montré bavard, drôle, aux petits soins pour moi. Il dégage un charme tel, que j’en oublie les faux pas de notre dernier rencard et que, alors que j’étais sur le point de me lever pour partir, je m’éternise finalement chez lui au point de finir sur le canapé à regarder un concert qu’il décide de projeter sur le mur du salon, depuis son vidéo-projecteur.
Nous sommes férus de musique, c’est bien ce qui nous a permis de nous rapprocher dès le début. Assis côte à côté, à quelques centimètres l’un de l’autre, j’ai l’impression qu’il se sent soudainement mal à l’aise. Plus tôt, sur le balcon, face à face et à une certaine distance, la situation était moins impressionnante. Mais là, si près l’un de l’autre, sur ce canapé moelleux qui appelle au rapprochement et aux baisers, l’atmosphère se teinte d’une sensualité nouvelle, à notre portée. Le concert ne me semble plus qu’un doux fond sonore, secondaire, tandis que je n’ai finalement plus envie de rentrer chez moi. Je lance, audacieuse :
« Il se fait tard et les bus de nuit ne sont vraiment pas fréquents… Je peux passer la nuit chez toi ? »
Alors que j’étais certaine que la proposition ferait mouche, je me retrouve face à un homme qui redevient petit garçon, pris par surprise et démuni :
« Quoi ? Tu veux dormir ici ? Avec moi ? Je ne sais plus quoi dire, là… Je ne m’y attendais pas ! »
C’est la douche froide. Je pensais avoir à faire à un homme mûr, expérimenté, sûr de lui et peu timide avec les femmes. Je réalise que j’ai finalement en face de moi un gamin qui perd tous ses moyens dès que les choses deviennent sérieuses.
Je le rassure en avançant l’idée qu’il est surtout très tard pour prendre un bus de nuit qui mettra plus d’une heure à me ramener chez moi et que, si je demande à rester pour la nuit, ce n’est pas pour m’imposer mais plutôt par souci de commodité. Il finit par accepter, au comble de la gêne, rouge comme une tomate cerise.
Nous éteignons l’écran qui projetait le concert. Je me ressers un dernier vers de pastèque, sereine et tout d’un coup très tranquille, dans sa cuisine. Je crois que lorsque je me sens dans le contrôle, maître de la situation, je suis beaucoup moins tendue que lorsqu’elle m’échappe. Lui est toujours aussi gêné, à la limite de la panique. Je sens bien qu’il est perdu dans cet espace qui est pourtant le sien. C’est à peine s’il ose aller dans sa propre salle de bains, son pyjama à la main.
« Je suis tout perturbé ! » rigole-t-il mais d’un air sérieux.
Je m’amuse de lui, le taquine :
« Et ben alors, ça ramène une demoiselle chez soi, puis quand il faut aller plus loin, ça n’assume pas les conséquences, hein ? »
Il part dans sa chambre, l’air fébrile. Je le suis. D’abord plongés dans le noir, il allume rapidement une lumière rouge tamisée qui vient crever l’obscurité d’un œil érotique et cherche à attiser nos envies. Nous nous enlaçons et finissons par nous coucher sur ce lit qui n’attendait que nous depuis tout ce temps. Je sens qu’entre mes bras se fait une certaine résistance qui essaie tant bien que mal de se détendre. Ses gestes se font très vite hasardeux, maladroits, précipités. Il se met à transpirer et respirer bruyamment. Il me confie qu’il meurt de chaud et qu’il est pétrifié par la gêne. Nous nous déshabillons lentement, chaque étape renforçant l’anxiété de mon partenaire. Il finit par me lâcher qu’il est intimidé à l’idée de faire « ça » avec une collègue, qu’après tout, nous nous connaissons si peu. Sur la table de chevet, la lumière nous épie de son œil rouge pénétrant, attendant la suite des événements. Après encore quelques pénibles minutes qui paraissent une éternité, je crève enfin le silence pour mettre fin à ce supplice :
« Écoute, on n’est pas obligés d’aller plus loin ni de se forcer. Laisse-moi dormir ici cette nuit, et demain matin je m’en vais. »
Je le sens déçu de ne pas être en mesure d’aller plus loin. Il insiste en reprenant ses gestes du début, toujours aussi maladroits, qui ne me procurent aucun plaisir mais renforcent seulement la gêne entre nous. Je tente quelques approches douces, qui se soldent toutes par un échec. C’est, de toute évidence, une première nuit ratée… Le charme qu’il dégageait jusqu’à présent tristement s’efface, tandis que je suis allongée sur le lit, nue et impuissante.
Nous nous arrêtons là, confus, timides comme au premier rendez-vous. Sans doute ai-je trop idéalisé cette nuit d’amour avec un collègue à qui j’ai longtemps résisté.
Il éteint la lampe en un coup de doigt sur une télécommande que je n’avais pas remarquée. Elle ne sera pas rincé l’œil ce soir… Tout au plus nous aura-t-elle pris un peu en pitié, plutôt !
*
Après cette nuit particulière, quelques jours passent. Je retourne l’invitation à mon collègue en le conviant un soir à un dîner chez moi, dans ce tout petit appartement qu’il connaît déjà un peu pour y avoir passé quelques heures sur un canapé il y a un certain temps…
Si les premières minutes laissaient passer une certaine gêne, celle-ci s’évanouit vite une fois que nous nous retrouvons à table, parlant de tout et de rien comme à notre habitude. Il se montre enchanté par mon repas, qui se veut pourtant simple et sans chichi. J’ai justement veillé à ne pas proposer un dîner trop ostentatoire dans son romantisme (j’ai évité les signaux trop flagrants tels que bougies,musique, petits plats dans les grands…), n’étant pas encore totalement sûre de la tournure que je voulais donner à cette histoire avec cet homme.
Puis la soirée semble filer à toute allure jusqu’à ce que nous nous retrouvions sur mon lit.
J’ai toujours en tête nos dernières embrassades totalement ratées que je n’ai absolument pas envie de revivre et dont le malaise me poursuit encore. Pourtant, c’est une toute autre tournure que prennent les événements ce soir, car mon collègue semble se sentir nettement plus à l’aise qu’à nos premiers enlacements tendres… Parce que nous avons déjà effleuré le corps de l’autre et que nous ne sommes pas à notre premier coup d’essai, nos mains se veulent moins tremblantes, moins hésitantes. Elles se posent avec douceur et vigueur mêlées. Nos baisers se font plus fermes, plus affirmés sur les lèvres de l’autre. Très vite, le désir grimpe en flèche jusqu’à devenir incontrôlable. Une fiévreuse frénésie s’empare de nous à l’unisson, comme si nous étions habités par une envie brûlante de dévorer la chair de l’autre, jetés sur cette couche aussi chaude qu’un désert où notre soif devenait inextinguible.
L’amour dure longtemps, ne semblant plus finir, comme si nous avions des jours entiers d’envie à rattraper, doublée d’une revanche à prendre sur cette première fois ratée. Nous terminons transpirants, dans la chaleur moite des nuits lourdes catalanes. J’allume la climatisation qui balaie dans un souffle salvateur le feu sensuel de nos étreintes à peine éteint.
« Je sens que je vais aimer te faire l’amour très souvent », lâche à mon oreille une voix pleine de douceur aux accents rassurés.
Il n’est plus question de malaise entre nous, et la gêne du premier soir nous semble un lointain souvenir dont nous rirons, c’est certain, d’ici peu de temps…