Episode 3 : le radin galicien
Nous arrivons chez moi au milieu de la nuit. Sur la route, à l’arrière du scooter, l’alcool a eu le temps de diminuer quelque peu ses effets, aidé par le vent frais qui balaie les idées mal placées. Voilà que je me retrouve de nouveau très mal à l’aise au moment où nous garons le véhicule sur la petite place en face de mon immeuble. Je sens que la gêne est partagée.
Mon appartement est très petit. Mon canapé, minuscule. Nous nous asseyons, timides, tout prêts l’un de l’autre. Nous discutons de tout et de rien, complètement épuisés, cherchant par tous les moyens à combler le moindre silence qui pourrait s’installer entre nous. Pourtant, ni lui ni moi ne sommes dupes, et nous savons très bien pourquoi, à plus de deux heures du matin, il a accepté de monter chez moi « prendre un dernier verre ». C’est qu’il attend, tout comme moi, qu’un rapprochement se fasse, or celui-ci ne vient pas, et aucun de nous ne semble oser faire le premier pas. C’est comme si nous doutions encore de la réaction de l’autre si un geste devait s’opérer. Les heures passent et je tombe littéralement de fatigue. Les sujets de conversation semblent, eux, à l’inverse, inépuisables. Mais nos discussions sont clairement forcées et deviennent peu naturelles à la longue. Je jette un œil à mon téléphone : il est bientôt quatre heures du matin… La situation devient grotesque, il faut agir : soit je l’invite à rentrer chez lui, avançant que j’ai absolument besoin de dormir, soit je l’embrasse, et ainsi, les choses se dénoueront enfin d’elles-mêmes. Je prends mon courage à deux mains et opte pour la deuxième option sans plus réfléchir aux conséquences d’un tel acte.
Tandis que nous nous embrassons tendrement et que nos mains parcourent sensuellement nos corps, je sens que sous mes lèvres s’agite une bouche rieuse.
« Je ne m’attendais pas à ça en montant chez toi », rigole mon collègue entre deux baisers.
Mais bien sûr ! L’hypocrisie masculine dans toute sa splendeur…
Je m’allonge, recroquevillée, sur le canapé, ma tête sur ses genoux. Tout en me caressant fébrilement les cheveux, je sens à sa mine rougie à la fois par la confusion et la spontanéité de mon geste qu’il a envie de m’avouer quelque chose.
« Bon… Il est peut-être temps que je te dise mon âge… ».
Un ange passe. J’attends qu’il crache la pilule.
« ... voilà, j’ai quarante-six ans. »
J’en ai trente à peine…
Cela fait une sacrée différence, mais bon, qu’importe, après tout, est-ce vraiment la chose la plus importante au stade où nous en sommes, là maintenant, à bientôt quatre heures du matin, allongés sur mon canapé minable de chez Ikea ?!
Je réponds un petit « d’accord » poli, qui le fait rire.
« Tu peux aussi me dire de rentrer chez moi, s’amuse-t-il.
- Non, non, il n’y a aucun malaise. Tu sais, l’âge, moi, je m’en fiche pas mal… Et puis tu fais sincèrement plus jeune ! »
Je suis à bout de forces et je ne tiens plus. Mes mots semblent sortir automatiquement de ma bouche, comme pré-mâchés par une conscience épuisée qui ne demande qu’à aller se coucher.
Un petit silence, très court, passe. Puis il ajoute :
« J’ai aussi autre chose à t’avouer. »
Il laisse passer un autre silence abominablement trop long.
« Je sors avec quelqu’un. Depuis trois ans. Mais je n’ai jamais réussi à avoir de sentiments pour cette personne. Je pense que nous allons nous séparer. »
Ah oui, quand même…
Ça fait beaucoup d’informations à digérer, d’un coup, là. Et puis aussi tard, et avec tous ces Gin Tonic dans l’estomac et dans le crâne…
Que répondre à cette dernière révélation ? Je me montre honnête :
« Comment peut-on rester avec quelqu’un aussi longtemps sans être amoureux, et ne pas être déjà parti ? Je ne comprends pas. »
D’un côté, je ne cherche pas à comprendre ni à être convaincue de quoi que ce soit à quatre heures du matin. Je veux juste aller me coucher. Peut-être a-t-il besoin de laver sa conscience en m’avouant sa relation après nous être embrassés, mais honnêtement, s’il fallait en rester là, ce serait très bien aussi. Je n’attends rien de personne, encore moins d’un collègue de travail perdu, radin et vissé sur mon canapé depuis des heures alors qu’il est sensé être en couple.
« Bon, je ne veux pas te paraître impolie, mais il est très tard, et je meurs de sommeil... »
J’en ai en effet assez entendu pour ce soir. Un rencard rocambolesque qui m’a pompé toute mon énergie.
Il finit par prendre ses affaires et partir, soudain timide, encore engourdi par les baisers échangés quelques minutes en arrière et les propos échangés. Il faut dire qu’ils étaient sacrément tendres et langoureux, ces baisers... Comme si une connexion s’était immédiatement faite entre nos deux bouches, nos deux corps, nos deux âmes.
La porte à peine claquée, je me débarrasse de mes vêtements et m’écroule enfin sur le lit.
*
Le lundi qui suit cette soirée extrêmement osée, je fuis les couloirs et la salle des professeurs du lycée français. Je réalise, dans la redescente des émotions et de l’esprit de fête, et surtout avec le recul, à quel point j’ai dépassé les limites du raisonnable envers ce collègue, et à quel point je n’assume pas du tout ce qu’il s’est passé samedi soir dernier. Je pense qu’il s’agit de quelqu’un de discret, qui n’ébruitera pas notre histoire ni ne cherchera à montrer quoi que ce soit en public, mais je me méfie toujours tant que je ne connais pas les réelles intentions d’un homme. Je passe donc la totalité de mes récréations enfermée dans ma salle de cours et évite un maximum la cafétéria, à laquelle je me rends le plus tôt possible à la pause déjeuner pour me prendre un sandwich et déguerpir aussitôt, moi qui d’ordinaire aime passer du temps à table avec les autres.
L’un de mes collègues, devenu ami, se rend compte de mes absences. Un jour de la semaine qu’il me croise enfin au détour d’un couloir, furtive et apeurée comme un lapin pris dans les phares d’une voiture, il m’intercepte :
« Ah, mais tu es là ! Je ne te voyais plus aux récrés, alors que d’habitude tu prends toujours le temps de descendre boire un café avec nous. »
Je me confie à lui, la conscience trop chargée de péchés :
« J’ai fait des bêtises avec un collègue samedi dernier. Je me cache ! »
Je lui raconte les grandes lignes de mon rencard périlleux avec ce collègue dont je tais tout de même l’identité. Nous rions un court moment de la situation tous les deux, puis je m’échappe de nouveau vers ma salle de classe où je m’enferme jusqu’à la fin de la journée.
Je n’ai pas revu mon collègue de la semaine, et nous ne nous sommes pas écrits depuis notre dernière soirée. Un jour, pourtant, je reçois un message. Il me propose de passer prendre un café chez lui, en fin d’après-midi. Je mets un certain temps à répondre, car j’hésite. Accepter de le revoir, dans l’intimité de son appartement qui plus est, c’est prendre de nouveau le risque qu’il se passe quelque chose encore entre nous. Je reçois un second message, quelques secondes à peine après le premier : « tu es en train d’hésiter ? Pour te convaincre, je peux te dire que j’ai préparé un excellent jus de pastèque ! ». C’est qu’on dirait qu’il lit dans mes pensées, c’est effrayant ! Il ne m’en faut pas plus pour me convaincre de braver l’interdit une nouvelle fois, et, alors que je lui manifeste mon hésitation, celui-ci y coupe court en m’envoyant son adresse, suivi d’un petit emoji tout sourire.
Deux heures plus tard, je sonne, fébrile, à l’interphone au bas d’un grand immeuble près du stade de foot. Sous ma robe d’été, mes jambes tremblent. On m’ouvre la porte et je me dirige vers l’ascenseur, direction le septième (ciel ?) étage. La montée me paraît interminable. J’ai l’intuition qu’il m’attend autre chose qu’une simple dégustation de jus de pastèque là-haut. Arrivée devant la porte de l’appartement, laissée entrouverte, je perçois de la musique : une chanson de Serge Gainsbourg, mon artiste préféré absolu. Ce ne peut être un hasard. Je me souviens qu’au détour d’une de nos nombreuses conversations, à propos de musique sans doute, je lui avais glissé que j’étais particulièrement férue de chanson française, et que Gainsbourg était une référence depuis toujours pour moi.
Je n’ai pas le temps de frapper à la porte qu’on vient m’accueillir. Je suis sous le charme au moment même où je pose un pied dans l’appartement. Le sourire éternellement séduisant, la parole toujours facile de mon hôte qui me met tout de suite à l’aise, le goût subtil avec lequel est décoré le lieu, la musique, les bougies allumées… Je bredouille quelques banalités pour tenter de cacher mon émoi, mais mon hôte n’est pas dupe et sent bien qu’avec cette invitation sur mesure, il a su faire forte impression et marquer des points.
On m’invite à traverser le salon et à m’installer sur le balcon. Là, je pousse un cri : la vue y est imprenable ! La hauteur, vertigineuse, permet d’admirer au loin le musée des Arts Catalans de Mont-Juïc et de dominer la plupart des toits des autres bâtiments annexes. Perchés dans un ciel immense qui semble s’écraser de tout son poids sur nous, j’ai le souffle coupé devant cette peinture urbaine.
Je m’assois timidement sur un tabouret autour d’une petite table sur laquelle deux grands verres vides ont été posés autour d’une lampe à piles. Bien obligée de décrocher mes yeux de la vue pour faire face à mon hôte, je sens que la nervosité gagne du terrain et que mes mains sont devenues aussi moites que l’ambiance lourde et chaude qui nous enveloppe en ce mois d’été. Mon collègue rompt le silence :
« Il faut absolument que tu goûtes à mon jus de pastèque, tu n’as pas idée comme il est bon ! »
Bien, bien. Goûtons à ce fameux nectar alors, cela au moins m’occupera la bouche quelques instants et m’évitera d’avoir à parler.
« Je ne suis pas très pastèque, en fait », réussis-je à timidement sortir.
C’est complètement nul comme remarque. Quel intérêt de dire un truc pareil ? Ce rencard, dans l’intimité d’un appartement, me ronge d’anxiété.
Il s’enfuit dans la cuisine et revient avec un gros pichet transparent à travers lequel une jolie couleur rouge framboise éclatante semble tout droit sortie d’un tube de gouache.
Quelques minutes passent et je me détends un peu. La pastèque passe finalement facilement. Nous discutons d’un peu de tout, comme à notre habitude. Tandis que je me gorge de jus de fruit (en fait, c’est moins écœurant que ce que je pensais), mon collègue décide de changer radicalement d’ambiance en balançant :
« Bon, je te le dis juste comme ça – pas de pression, hein – mais bon, voilà : je viens de quitter ma copine. Ça ne servait plus à rien de continuer. »
Je m’étrangle avec ma dernière gorgée. Les yeux écarquillés, peinant à déglutir, je parviens à sortir, du bout des lèvres :
« Ah ? Et … ? Cette information est-elle censée me concerner ? »
Je connais bien évidemment déjà la réponse à cette question. Le message est clair : monsieur dégage la voie pour laisser la place à quelqu’un d’autre que sa copine pour qui, répète-t-il, il n’a pas réussi à développer de sentiments amoureux, même après trois ans de « relation ».
Je plonge les yeux au fin fond de mon verre. Je suis mortifiée. S’attend-il à quelque chose de ma part ? Une réaction, une prise de décision spontanée, un « oh c’est génial, viens, on se met ensemble ! », là, tout de suite ?
Un silence passe, puis je finis par crever l’abcès :
« Écoute, je ne sais pas si tu as quitté ta copine pour moi, mais je te le dis sincèrement, il va me falloir du temps. Tout cela me paraît aller très, très vite. Beaucoup trop, même. »
En face de moi, on joue cartes sur table également :
« J’ai ouvert les yeux depuis que je t’ai rencontrée. Je me suis rendu compte que je pouvais ressentir une véritable attirance pour quelqu’un, moi qui pensais que je n’en étais plus capable depuis longtemps. Ça m’a fait réaliser, aussi, que je perdais mon temps et que je faisais perdre son temps à ma copine de continuer ainsi. Cela ne servait plus à rien, et... »
Soudain, je culpabilisé ; j’ai l’impression d’avoir brisé un couple. Je lui coupe la parole sans ménagement :
« Attends, attends, tu es en train de me dire que j’ai été le déclic, en quelque sorte, pour te donner envie de la quitter ? »
Je suis prise d’un rire nerveux.
« Je ne suis pas certaine de me sentir en mesure d’assumer cette responsabilité.
- Je te rassure tout de suite, tente-t-il pour calmer mon ahurissement, nous parlions depuis un moment de nous séparer, elle et moi. Tu n’es pas à l’origine de cela, rassure-toi. Il y a quelques mois, déjà, j’envisageais de mettre un terme à notre relation. Disons que tu as fait accélérer les choses. »
Je suis abasourdie. Il termine cette phrase par un petit sourire, très doux, puis s’éclipse dans la cuisine pour se resservir du jus de pastèque. « Tu en veux d’autre ? » me lance-t-il en haussant la voix, tandis que, distraite, je réponds un « oui, pourquoi pas » sans réfléchir. J’ai l’impression d’avoir raté trois trains d’informations. Tout est allé si vite dans sa tête.
Dans quoi me suis-je encore embarquée ?