Episode 3 : le radin galicien
Une fois sortis, nous voilà hésitants. Je sens monter la gêne chez mon collègue et devine dans ses yeux qu’il ne sait pas quoi faire de moi désormais.
« Je veux bien t’amener à une soirée, mais je ne suis vraiment pas certain que ça te plaise. En plus, à cette heure-ci, ce doit être la toute fin. »
Dopée par le triple Gin Tonic, la coupe de Cava, l’adrénaline que m’ont procuré les émotions de la soirée et l’air tiède de Barcelone, je suis surexcitée et emballée par n’importe quel projet de la soirée, du moment qu’on peut refaire de la moto (nouvelle passion déclenchée). Mais face à mon entrain de gamine, il perd rapidement tous ses moyens.
« Ne t’attends à rien d’exceptionnel, hein. Je vais retrouver sur place un copain, rien de plus. Tu peux venir, bien sûr, mais j’ai peur que tu sois déçue.
- Oui, oui, d’accord ! Allez, on y va ! Je veux faire du scooter ! »
La Vespa démarre dans une pétarade de pot d’échappement usé, et nous voilà lancés de nouveau dans le vent revigorant de la nuit.
Il ne nous faut pas bien longtemps pour rejoindre notre nouvelle destination de la soirée. Nous entrons dans un grand bâtiment et, juste devant l’ascenseur, deux personnes se tiennent derrière une table improvisée en comptoir d’entrée. Une femme me parle en français :
« La soirée se passe sur le rooftop. Si vous voulez monter, il faudra vous acquitter de vingt euros pour y accéder. »
J’ouvre de grands yeux ronds étonnés. Je m’adresse à mon collègue :
« Il faut payer pour ta soirée ? Il y a de la musique prévue, là-haut ? Un verre offert ? Quelque chose de fun, au moins ? »
Il paraît gêné mais cela ne l’empêche pas de jouer les pachas :
« Ah ! Je t’avais dit que la soirée ne te plairait pas forcément. Moi, j’ai le luxe de ne pas payer, car je fais partie de l’association qui organise l’événement. »
Moment d’hésitation, en toute logique. Payer vingt balles pour boire un rhum coca qui coûtera tout autant sur une terrasse au sixième étage… Mouais…
Je tourne la tête vers mon collègue, occupé à discuter avec une personne que, visiblement, il connaît.
Il est drôlement charmant, le bougre… Et je n’ai pas envie de le quitter tout de suite ce soir.
Je règle les vingt euros, persuadée qu’une soirée de folie m’attend au septième ciel.
Arrivés là-haut, je fais face à une déception imprévue : à peine un pas posé sur le sol en teck de la terrasse que l’ami de mon collègue, déjà présent à la soirée depuis un moment, s’avance vers nous et nous apprend que l’événement touche à sa fin. Je m’indigne :
« J’ai payé vingt euros pour apprendre que dans quinze minutes tout s’arrête ? C’est une blague ? »
Malaise dans le trio. L’ami de mon collègue s’excuse bêtement alors qu’il n’est en rien responsable de la situation.
« Bon, et bien en quinze minutes, j’ai quand même le temps de boire quelque chose j’espère. Je vais me chercher une bière. »
J’attends quelques secondes, pensant que mon collègue m’emboîterait le pas en me suivant au bar pour se prendre lui aussi quelque chose. Mais rien ne se passe.
« Tu ne bois rien ? » finis-je par lâcher.
Il me répond par la négative. Devant son inaction, son ami lui lance, sans chercher à être discret :
« La moindre des choses serait que tu prennes un verre à cette demoiselle qui vient de payer vingt euros pour une soirée terminée... »
Mais mon collègue s’insurge comme s’il avait oublié ma présence.
« Certainement pas. Elle a soif ? Elle va se prendre un verre. Je n’y suis pour rien, moi, si la soirée se termine. C’est elle qui a insisté pour venir et payer son entrée. »
Je tombe de mille étages. Qu’est-ce que c’est que cette réaction minable ? Quel goujat ! Quelle déception ! Mon excitation joyeuse et enfantine disparaît tout à coup et laisse place à un sentiment soudainement bien amer. Je ne peux m’empêcher de rétorquer sur un ton tranchant :
« Ne t’inquiète pas, je suis une grande fille qui est tout à fait en mesure de se payer une bière. Ça fait juste un peu cher le quart d’heure d’amusement, tu en conviendras. »
Je tourne les talons et me dirige au bar. Dans mon dos, j’entends l’ami insister auprès de mon collègue :
« Tu n’es pas sérieux ? Rattrape cette fille et va lui offrir à boire, bon sang ! »
De mon côté, c’est décidé : je vais siroter tranquillement ma petite bière bien fraîche en profitant de la vue depuis ce rooftop (seule et unique consolation de la soirée), rentrer chez moi et ne plus jamais adresser la parole à cet individu dès lundi matin. D’ailleurs, je ferai tout pour l’éviter au travail désormais.
Je retrouve le duo de compères plongé dans un silence glacial. Le copain me pose quelques questions de politesse : d’où je viens, pourquoi avoir choisi Barcelone comme nouvelle résidence, etc. Banalités pour combler le malaise laissé par l’attitude brutale et déplorable de l’autre étrange énergumène.
Le quart d’heure passe rapidement et comme prévu la soirée touche à sa fin. J’ai à peine le temps de finir ma bière que la petite foule d’invités se dirige massivement et rapidement vers la porte de sortie. Il faut dire que les organisateurs de la soirée n’y vont pas de main morte pour nous mettre gentiment dehors. Vraiment, un beau raté sur toute la ligne, cette fin de soirée. L’ami de mon collègue lance l’idée d’aller boire un dernier verre quelque part dans un bar de la rue. De mon côté, je ne suis pas franchement emballée à l’idée de prolonger la soirée après la douche froide que je me suis prise, mais le copain est plutôt sympa, et j’ai envie de jouer un peu les prolongations dans le monde nocturne de Barcelone. Peut-être que ce dernier verre, pour peu que l’endroit soit agréable, rattrapera cette fin de soirée amère.
Une fois en bas, nous choisissons rapidement un endroit où nous poser, de l’autre côté de la rue. Un bar aux néons violets attire notre attention. Nous nous y engouffrons. Je ne décroche plus un mot à mon collègue et me contente de discuter avec son ami seulement. Une fois à l’intérieur, je me dirige au comptoir commander un verre. Mon radin de collègue ne consomme rien et, bien entendu, ne m’offre rien à boire. Je l’ignore superbement jusqu’à me retrouver coincée : son ami est parti discuter avec d’autres personnes au fond du bar à la musique assourdissante, et je me retrouve de nouveau seule en tête à tête avec Picsou. Grosse gêne autour de la petit table où nous nous installons.
« La musique est super forte », trouve-t-il seulement à dire face à mon silence glacial.
Je réponds une banalité et, tout naturellement, la conversation s’enclenche de nouveau entre nous, d’une manière si fluide que cela m’en trouble. Nous discutons comme s’il n’y avait subitement plus aucun malaise entre nous et que la scène sur le rooftop quelques minutes plus tôt n’avait jamais existé. Pire, j’ai l’impression qu’en parlant, nous nous connaissons en réalité depuis des années. Comment en venons-nous, après cet épisode particulier et alors même que nous ne nous sommes que des étrangers l’un pour l’autre, à parler de notre vie privée, au point de nous avouer des choses plutôt intimes ? Dans l’élan d’une conversation rapprochée que nous venons d’entamer, il me confie avoir perdu son père quelques années à peine en arrière. Il m’avoue que, depuis ce bouleversement, il s’est arrêté de vivre, en quelque sorte ; qu’il n’a plus vraiment goût à rien, qu’il ne s’enthousiasme plus aussi facilement qu’auparavant, qu’il n’est même plus excité à l’idée de se rendre à des concerts (sa grande passion). Quand il me dit tout cela, son visage, d’ordinaire si souriant et jovial, devient subitement sombre. Il a une moue d’enfant triste, le regard bas. Je ne le reconnais pas. Décidément, cet homme est complexe : moi qui le croyais simple et amusant, ce rencard interminable est en réalité plein de rebondissements et semble désormais se transformer en une consultation de psychologue pour radin dépressif. Pour autant, je me sens touchée en mon for intérieur et ma colère de tout à l’heure, teintée maintenant d’empathie, s’éteint comme une allumette jetée dans un verre plein. Ce mec m’attire. Cette fragilité sous-jacente, qui n’apparaît pas de prime abord, cette sensibilité séduisante annulent le coup de muflerie de tout à l’heure. Nous terminons notre verre l’air un peu morose, après avoir parlé un petit moment de la mort de son père. J’essaie, avec douceur et énergie, de lui adresser quelques mots d’espoir, un message encourageant. Puis nous sortons. La soirée semble toucher définitivement à sa fin.
Une fois dehors, c’est, comme d’habitude, l’immense moment d’angoisse : que faire ? Se quitter là, devant son scooter, se souhaiter une bonne nuit, se dire « à lundi » en se claquant une petite bise amicale ? Je perds soudainement le contrôle de mes intentions et me surprends à entendre ma propre bouche sortir un très affirmé : « tu veux venir chez moi prendre un dernier verre ? », auquel, forcément, et après une nouvelle hésitation extrêmement mal jouée, j’entends finalement un « oui » en guise de réponse.