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Episode 3 : le radin galicien

Septembre. Rentrée des classes, reprise du train-train quotidien sous un soleil radieux. A Barcelone, l’été ne s’achève qu’à partir de décembre, et encore. L’automne offre de superbes journées, lumineuses et chaudes, qui rend plutôt pénible la tâche de retourner travailler.

C’est ma deuxième rentrée au lycée français. En un an, j’ai totalement pris mes marques. Je me sens bien intégrée à l’équipe. Les parents et les élèves, je crois, m’apprécient plutôt bien. J’ai la sensation de faire du bon boulot et d’être épanouie au travail, même si les journées sont longues et les classes beaucoup trop chargées. Il règne constamment une ambiance extrêmement bruyante dans cette immense école qui ne compte pas moins de trois mille élèves, de la maternelle au bac. Lorsque la sonnerie retentit, les couloirs se gorgent d’innombrables élèves, des tout petits aux énormes sacs à dos qui ressemblent à des carapaces de tortues, et des très grands, très longs, très minces, boutonneux ou beaux gosses, c’est selon. En Espagne, dans les écoles, les filles ont toutes ou presque le nombril à l’air, piercing pour certaines, cheveux longs et lissés entre deux plaques de fer archi-chaudes. C’est une autre culture. Ici, il faut montrer sa chair, ses atouts, ses jambes et son ventre bronzés. C’est le culte des peaux brunies et des corps sexy. Sur les plages, les femmes bronzent seins nus, ne souffrent d’aucun regard mal placé de la part d’hommes machistes et libidineux. A tout âge, elles exposent leur poitrine aux violents rayons du soleil sans l’ombre d’un parasol ou de l’inquiétude d’une remarque désobligeante. Les jours où je vais me baigner ou profiter d’une terrasse en bord de mer pour siroter un verre d’Albarino, j’adore constater à quel point cette liberté est entrée dans les mœurs des locaux et au combien les femmes ont l’air belles et sereines sur ces plages préservées des idées rétrogrades. Seuls quelques touristes, pas prévenus des us et coutumes espagnols, semblent parfois surpris quand, tout autour d’eux, les femmes tombent le haut. Nul doute qu’ils en parleront à leur retour de vacances comme un souvenir dépaysant et atypique !

 

Le midi, je mange à la cantine. Nous avons la chance dans cette école d’avoir un espace-repas des plus agréables : récemment, des travaux ont été menés afin d’offrir au personnel une terrasse superbe et ombragée sur laquelle nous pouvons passer notre pause déjeuner. Tout autour, de hauts murs en pierre surmontés de palmiers et arbres exotiques surplombent la terrasse. Les petits perroquets verts au bec jaune appelés « youyous », nichés secrètement au creux de quelques branches hautes, ponctuent notre pause de leurs cris stridents. C’est un petit coin à l’écart des élèves et des bruits de la cour de récréation. On s’y sent bien. Pour autant, ce jour-là, accablée par la chaleur, je préfère m’installer à l’intérieur. La salle n’est pas bien grande et les tables sont toutes déjà occupées. C’est l’heure de pointe à la cantine ! Les profs, personnels de ménage, d’intendance, d’administration ou de direction déjeunent tous ensemble dans un brouhaha convivial et détendu. Je suis d’humeur sociable aujourd’hui, et je n’ai pas envie de manger seule. Je m’assois donc en face d’un collègue dont je ne connais ni le visage ni le nom. Le lycée français de Barcelone est une immense institution : des milliers d’élèves et des centaines de professeurs y évoluent quotidiennement, parfois même sans se connaître. Ce n’est donc pas étonnant qu’après une année passée entre ces murs je n’aie pas encore fait la connaissance de tout le monde. Plateau à la main, debout devant lui alors qu’il est assis, je demande, enthousiaste quoiqu’un peu timide, si je peux m’asseoir à sa table :

« Avec plaisir ! Ça nous donnera l’occasion de faire connaissance ! », lâche-t-il avec un grand sourire en guise d’accord.

Nous nous mettons à discuter. Il me pose mille et une questions, visiblement curieux de mon parcours. Depuis un an que je travaille ici, nous n’avons jamais eu l’occasion de nous croiser, encore moins de discuter.

C’est un homme dans sa quarantaine. Je n’ai jamais été doué pour deviner l’âge d’une personne, mais il ne me semble pas dépasser les quarante-deux, quarante-trois ans, peut-être. Il est prof d’anglais, de nationalité franco-espagnole. Il travaille au lycée de Barcelone depuis plus de dix ans et vit en Espagne depuis très longtemps. Sa famille habite en France, du côté de Toulouse. Il a les cheveux courts, poivre et sel, tout comme sa barbe de quelques jours. Sur son visage aux traits fins, se dessine un petit sourire espiègle qui lui donne un air d’enfant sur le point de faire une bêtise. Il porte de larges lunettes au bord noir et épais. Il a du bagout, la parole facile, la blague aisée. C’est un homme qui dégage quelque chose de charmeur et de positif. Une bonne humeur apparente, un regard droit et rieur, une allure jeune et décontractée.

Nous parlons de ma vie à Londres, des raisons qui m’ont poussée à en partir et à choisir Barcelone comme nouvelle ville d’adoption. Je me montre bavarde et enjouée, ma timidité s’effaçant peu à peu. J’ai les yeux qui pétillent lorsque j’évoque l’Angleterre et tous les rêves qu’il me reste encore à réaliser. Je lui raconte que j’aimerais ouvrir un restaurant végétarien, que j’adore la cuisine, que je veux apprendre l’espagnol, découvrir tout le pays, rencontrer du monde. Il m’observe d’un air amusé, le sourire en coin. A plusieurs reprises, il s’arrête de manger et s’assoit plus profondément sur sa chaise, les bras croisés, le regard droit dans le mien. Il m’écoute. A ce moment-là, je ne perçois pas la petite étincelle intéressée dans le fond de ses yeux, ni l’intonation charmeuse dans sa voix lorsqu’il me lance un : « tu nous diras quand tu ouvriras ton restau, qu’on vienne goûter ta cuisine ! ». Je suis encore dans l’excitation bouillonnante et naïve de ma nouvelle vie en Espagne et je ne perçois pas du tout ces micro-signaux autour de moi. De toute façon, je ne suis pas intéressée à l’idée de flirter avec qui que ce soit de l’école : mêler vie sentimentale et vie professionnelle me paraît être un très mauvais plan. Et puis… certes, c’est un collègue qui semble sympa, mais sans plus. Physiquement, je n’en pense rien. Je ne veux pas y songer, rien ne me traverse l’esprit à ce moment précis.

Nous nous quittons après un bon moment agréable de discussion cordiale entre deux collègues qui, peut-être, seront amenés à se revoir au détour d’un couloir ou d’une réunion à l’école.

Cœur bavard - série littéraire

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