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Episode 3 : le radin galicien

Les mois s’enchaînent. A l’école, tout va vite : conseils de classe, pot de Noël (sacrément alcoolisé), vacances, nouvel an, douceur de l’hiver espagnol, puis rapidement les premières chaleurs reviennent. Au début du printemps nous évoquons sérieusement la rentrée scolaire prochaine : choix des manuels, répartition des classes, modalités des examens blancs animent les réunions qui ponctuent mes semaines.

Depuis notre repas à la cantine un midi en début d’année, je n’ai pas revu mon collègue d’anglais. Au détour d’un couloir sans doute l’ai-je aperçu à plusieurs reprises, mais comme l’établissement est immense et que nous ne partageons aucune classe, nous ne nous sommes pas reparlés depuis.

 

Le printemps bat son plein à Barcelone et les rues reprennent leur ambiance festive habituelle. L’hiver a été si lumineux et énergisant que l’arrivée d’une nouvelle saison ne change pas grand chose. Il ne pleut jamais, ou presque. C’est un peu bizarre à admettre, mais j’adore la pluie. A Londres, j’aimais me pelotonner dans mon joli petit appartement perché au cinquième étage et regarder s’écraser la pluie sur le bitume et les pelouses tout en jouant du piano. A Barcelone, cette nostalgie humide n’arrive que très rarement, pour ainsi dire jamais. Il me faut composer avec un soleil tantôt radieux et bienveillant en hiver, tantôt agressif et destructeur en été. Ainsi se rythment mes années passées en Espagne.


En juin, une fête de fin d’année scolaire est organisée à l’école. C’est l’occasion de voir ses collègues sous un autre jour à quelques heures des grandes vacances, de façon plus relâchée, moins sérieuse que lorsque nous sommes camouflés sous l’apparence de professeurs rigoureux tout au long de la journée. Il fait encore bien jour lorsque nous commençons les festivités. Les élèves sont rentrés chez eux, nous avons toute l’école et la cour rien qu’à nous. La fête s’organise au réfectoire, duquel une large baie vitrée grand ouverte nous permet de profiter de l’espace extérieur. A cette occasion, l’école a fait appel à un groupe de restauration privée, plutôt chic, aux mets un peu plus délicats que ceux que nous avons l’habitude de consommer, grossiers, fades, le midi, à la cantine. Nous sommes tous excités par cette soirée. Une coupe de cava à la main, je vais de groupe en groupe et discute avec tout le monde. L’ambiance est bon enfant, nous relâchons enfin la pression d’une année scolaire intense. A force d’échanger trois mots par-ci à gauche, trois mots par-là à droite, je finis par tomber sur le surveillant du lycée ; lui aussi est de la partie. Depuis notre premier (et dernier) rencard l’année dernière, nous ne nous sommes jamais revus en dehors de l’école, encore moins en tête-à-tête. Nous échangeons quelques mots un peu timides, visiblement gênés. Ma coupe étant déjà vide, je trouve l’excuse de partir me resservir au bar pour échapper à la conversation.

 

Les heures filent. La nuit tombe petit à petit, le ciel devient gris tandis que nous nous grisons. Les verres de cava, vin, bière et mojitos coulent à flot. C’est à croire que la direction a un budget illimité pour cette fête. Ce serait bête de ne pas en profiter.

Après un repas à l’intérieur du réfectoire interrompu entre chaque plat par l’envie de se trémousser sur la piste de danse, nous nous retrouvons de nouveau dehors pour un dernier verre. Un collègue a sorti de grosses enceintes qui crachent toutes sortes de musiques. Nous rions beaucoup. Je suis assise sur un banc à regarder s’amuser tout ce petit monde, notamment le proviseur adjoint qui s’éclate sur la chanson de Trust « Anti social ». Scène improbable. Je sursaute lorsque j’entends et reconnais dans mon dos une voix enjouée qui me demande si je m’amuse bien : il s’agit de celle de mon collègue d’anglais. Debout devant moi, il tient à la main un verre de mojito à moitié bu. Il s’assoit à côté de moi. J’ai encore en tête notre déjeuner plusieurs mois en arrière, et je me souviens que le moment avait été agréable. C’est, de toute évidence, un homme avec qui il est facile de discuter de tout et de rien. Tout en sirotant notre cocktail, nous parlons de l’année qui vient de s’écouler, de mes impressions sur l’école, la ville de Barcelone, de la France que lui et moi avons quittée il y a plusieurs années. Issu d’une famille du nord-ouest de l’Espagne, immigrée en France dans les années 70, il est né et a grandi du côté de Metz avant de ne s’installer, à ses trente-ans, d’abord à Tarragone puis à Barcelone. A plusieurs reprises, et par simple curiosité, je lui demande son âge, qu’il refuse à chacune de mes tentatives de me donner. Nous finissons par en rire. Je lui raconte que j’ai un grand frère de quatorze ans mon aîné, qui approche donc de la cinquantaine, et qu’il n’y a donc aucune gêne à ressentir face à cela. « Si je te dis mon âge, tu vas prendre peur », s’amuse-t-il à me répéter.

Prendre peur… pour quelle raison ? Quatre ans se sont écoulés depuis que j’ai quitté la France, ma vie de couple bien établie, ma routine savamment orchestrée et mon petit train-train millimétré de fonctionnaire de prof en collège. J’ai, depuis que j’ai quitté ma patrie, fait les frais d’une éducation sentimentale parfois douloureuse, mais passionnante et enrichissante. D’abord balbutiante en matière de séduction, totalement novice dans le milieu, impressionnée par le moindre bout de mâle qui s’approchait de moi, j’ai rapidement su détecter les signes avant-coureurs dans l’attitude d’un homme dont les intentions ne sont pas strictement amicales. Subsiste néanmoins toujours une certaine timidité que je ne saurais nier ; si je parviens à la dissimuler assez facilement (on dit souvent de moi que j’ai l’air très à l’aise en public), sous ma jupe ou mon pantalon les jambes parfois tremblotent et mes mains deviennent facilement moites, signes clairs d’un stress évident. Sauver les apparences, c’est déjà mieux que rien, me semble-t-il.

Ce soir, assise à côté de mon collègue, n’osant fixer trop longtemps mon regard dans le sien, je sens qu’il y a un peu de drague dans l’air. Certes, j’ai un peu bu (quelques coupes de cava, deux verres de vin et un mojito bien chargé), mais je reste lucide. Sa manière d’essayer de me faire rire à tout prix, sa main sur ma jambe à plusieurs reprises, ses allusions aux relations à distance (nous étions en train de parler de celle que j’ai eue pendant un an et demi avec le normand de Provence)... Tout respire et transpire la séduction chez lui. A plusieurs reprises, je me demande sincèrement quel âge il a. Il n’a pas la trentaine, c’est évident qu’il a bien plus. Derrière ses grandes lunettes aux bords épais et noirs, je distingue, lorsqu’il rit avec franchise, de jolies petites rides aux coins des yeux. Quarante-deux ans, peut-être ? Je crois que je n’arriverai pas à savoir.

Je décide de me lever pour aller me resservir un mojito. Mon collègue me tend son verre vide et me demande de lui en ramener un au passage. Je m’exécute. Sur le chemin entre le banc sur lequel nous sommes assis depuis maintenant un bon moment et le bar, je croise le surveillant. Il me lance un regard noir.

« Je vois que le collègue d’anglais te faire sacrément rire, dis donc », me lance-t-il avec acidité.

Qu’est-ce que c’est que cette remarque sortie de nulle part sur ma route entre le banc et le bar ?

Je bafouille, surprise et gênée, tout en attrapant deux verres de cocktail sur la table :

« Oui, il est sympa. On parle de tout et de rien, je crois qu’on a tous un peu trop bu ce soir.

- Je vous observe depuis un petit moment... Vous avez l’air de vraiment bien vous entendre. C’est pour lui le deuxième verre de mojito ? »

Je rêve ou j’ai droit à une scène de jalousie, là ?!

Je m’extirpe de la situation par un sourire et quelques paroles lancées en l’air pour me débarrasser de mon interlocuteur et m’échappe de nouveau vers mon collègue. Je marche tête baissée, contrariée. Je ne ressens aucun plaisir à faire de la peine à quelqu’un, mais qu’est-ce que le surveillant n’a pas compris entre lui et moi ? Je croyais avoir été claire depuis la dernière fois où, après notre rencard qui n’avait mené à aucune conclusion concrète, je n’avais plus donné de nouvelles.

Je retourne m’asseoir aux côtés de mon collègue d’anglais, préoccupée par cette micro-crise de jalousie. Où en étions-nous déjà ? Ah, oui : d’après lui, « les relations à distance sont toutes vouées à l’échec ». Lui-même, me raconte-t-il, est sorti avec une femme pendant un an et demi qui vivait à Nantes, et l’histoire avait fini par capoter. Je lui rétorque du tac-au-tac :

« Ce n’est pas parce que ça n’a pas marché pour toi que ça ne peut pas marcher pour les autres. »

Il reconnaît la chose. Mais, de nouveau, insiste :

« Je pense que, malgré tout l’amour qu’on peut se porter dans un couple, le manque de la présence de l’autre finit toujours par l’emporter. Et puis, tu vis toujours dans la crainte que ton partenaire rencontre quelqu’un sur place... »

Il finit par conclure qu’il vaut mieux se trouver quelqu’un qui vit, au minimum, dans le même pays que soi. Au mieux, dans la même ville, cela va de soi. Cherche-t-il à me convaincre de quoi que ce soit, ce cher monsieur ? C’est bizarre cette conversation sortie de nulle part, ses nombreuses tentatives pour me faire rire, encore sa main sur ma cuisse, comme ça, sans raison. A moins qu’il ne s’agisse de son côté espagnol, tactile et franc, chaleureux et entreprenant, qui ne prenne le dessus ? Pendant que je fais glouglou avec ma paille dans mon verre de mojito, le regard suspendu dans le vide, songeuse, il m’interrompt dans mes pensées :

« Au fait, deux fois par mois j’organise des concerts dans un bar-restaurant très sympa dans le quartier del Born. Le prochain concert est fin août, juste avant la rentrée des classes. Toi qui aimes la musique, ça pourrait te plaire. Si tu veux, tu peux me donner ton numéro de téléphone et je t’envoie un message quelques jours avant pour te rappeler l’événement. »

Savante stratégie pour obtenir mon téléphone ou suis-je en train de m’inventer des choses ?

 

Alors que la soirée touche à sa fin, qu’il ne reste plus rien à boire ni à manger, quelques pas derrière nous, sans que je ne les voie pourtant, je ressens une paire d’yeux sombres et rageurs nous observer alors que nous échangeons nos numéros… De toute évidence, le surveillant campe sur ses claquettes avec un certain air de jalousie...

Cœur bavard - série littéraire

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