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Episode 3 : le radin galicien

L’été est une parenthèse rafraîchissante de là où je suis. Voilà bientôt deux semaines que je suis au Canada, sur la côte est, dans la région du Saguenay, perchée dans une « cabane » luxueuse au-dessus d’un fjord superbe. Ici, je ne souffre pas de la chaleur ni du tourisme de masse comme à Barcelone, qui ôte tout charme du local pour laisser place aux Airbnbs impersonnels et autres restaurants attrape-touristes qui satisfont le client crédule.


Je rentre en Espagne la mine apaisée. Dans le métro du retour qui me ramène de l’aéroport de Barcelone à chez moi, sous une chaleur écrasante qui ne m’avait aucunement manqué, je reçois un message d’un numéro inconnu. Il contient une photo : celle d’un arrêt de métro à Londres, que je reconnais au premier coup d’œil étant donné qu’il s’agit de la station de métro la plus proche de mon ancien appartement, à l’époque de ma vie londonienne. La photo est prise depuis l’intérieur de la rame, les portes automatiques sont ouvertes, comme si le photographe était assis à l’intérieur. Il n’a dû avoir que quelques secondes à peine pour prendre son cliché, avant que les vitres ne se referment et que le métro ne file de nouveau à toute allure. Furtive vision d’un grand panneau métallique où figure le nom de l’arrêt « Angel-Islington » clouté sur un mur de briques immortalisée dans ce message énigmatique. Quelques mots, très brefs, accompagnent le cliché :

« Un petit coucou de ton ancienne station de métro ;) »

Mais qui peut bien m’envoyer pareil message ? Le numéro a pour indicatif un «  +34 ». Espagnol, donc. Je clique sur la photo de profil du mystérieux émetteur. Par chance le propriétaire du numéro est dessus, mais à première vue je ne le reconnais pas... Un homme d’une quarantaine d’années… Il porte un polo bleu marine rayé de fins traits rouges et blancs. La photo est minuscule, elle semble avoir été prise de loin, devant la House of Parliament à Londres… Il porte des lunettes de soleil, rendant la reconnaissance encore moins aisée… Oh, merde ! Ça y est, je sais de qui il s’agit... Le collègue d’anglais qui m’avait tenu la jambe à la soirée de fin d’année ! Mais pourquoi diable m’envoyer pareille missive ? Je rétorque naïvement un « ah ! Quelle nostalgie ! Tu es en vacances dans le coin ? ». Il me répond dans la seconde : « oh, mince ! Je ne voulais pas te rendre triste :( oui, je suis en vacances chez un ami de Londres. Comme je t’en ai parlé à la fête de l’école, j’organise un concert dans un bar du quartier d’El Born à mon retour. Tu es toujours la bienvenue :) »

C’est la drague 2.0. Il faut savoir lire entre les lignes, interpréter les petits emojis – sourires, mines tristes, clins d’œil – qui composent désormais les messages au même titre que les points et les virgules. Je sais désormais d’expérience qu’ils sont parfois lourds de sous-entendus. Pour autant, ne suis-je pas tout bonnement en train de me leurrer ? Ne peut-on pas voir dans ce cas de figure précis le simple rapprochement amical d’un collègue, visiblement mélomane, qui cherche à sympathiser dans le but de ramener du monde aux événements dont il est l’organisateur ?

Alors même que je n’ai rien répondu, il m’écrit un autre message pour me donner la date, l’heure et l’adresse du bar où se produira le concert. Je réponds un évasif : « je ne suis pas sûre d’être disponible, je te tiens au courant, merci pour l’invitation ! » alors que je descends du métro pour me diriger vers la sortie.

 

*

 

Samedi. Jour du fameux concert. J’hésite encore à m’y rendre ; je suis prise d’une soudaine timidité qui me bloque dans mon élan. D’un côté, j’ai très envie, en toute simplicité, de passer du temps dans un bar agréable du vieux Barcelone à écouter de la musique, de l’autre, je ne veux pas que l’invitation devienne un rencard gênant avec un collègue dont j’ignore les intentions. La situation ne me paraît pas assez claire ni honnête pour que je me rende à l’événement en toute tranquillité. Ceci dit, j’ai un prétexte idéal pour ne pas m’attarder au concert si les choses devenaient gênantes : une invitation à un anniversaire. L’opération me semblant finalement sans danger, je décide de m’y rendre.

 

Je connais peu le quartier où se trouve le bar, mais il est l’un de mes préférés à Barcelone : le Born est en effet réputé pour ses petites rues piétonnes étroites, à l’abri du soleil, véritable labyrinthe de pierres jaunes au milieu duquel il est aisé de se perdre. On y trouve des petites boutiques basses et sombres à l’intérieur desquelles « la nuit habite le jour », comme disait Emile Zola en présentant le passage du Pont-Neuf dans Thérèse Raquin (ambiance nettement moins lugubre cependant). Sauf qu’ici, il n’est pas question d’histoires sordides comme aimait les narrer l’écrivain. Le quartier du Born est un quartier très touristique en été mais plutôt paisible sitôt la haute saison touristique passée. J’aime m’y perdre particulièrement le dimanche, lorsque tout est calme et que de petits cafés daignent sortir leur terrasse pour profiter de la douceur du climat méditerranéen même en plein hiver. Depuis chez moi, tout en haut de la place Lesseps, je m’y rends à pied. C’est une longue marche durant laquelle je prends le temps de flâner. Barcelone n’en demeure pas moins une ville étrange à mes yeux : si, quand je descends la carrer Gran de Gracia, je suis vite agacée par l’afflux de véhicules en tout genre qui génèrent un bruit assourdissant à m’en soulever le cœur, je me retrouve rapidement à l’abri du trafic sitôt après avoir tourné dans une petite rue perpendiculaire préservée de la circulation. La capitale catalane a mille et un visages : tantôt abrutissante avec son soleil d’aplomb et son bruit permanent, tantôt enchanteresse et charmeuse avec ses rues secrètes et son esprit bohème.

 

J’arrive, au comble de la timidité, à la porte du bar. Je n’avais pas réalisé, en tapant son adresse dans Google Map, qu’il se situait sur une grande place, surchargée de terrasses des cafés et restaurants avoisinants. Lorsque je m’avance sur la place pour la couper en diagonal, je suis prise de panique ; j‘ai la sensation que des dizaines de paires d’yeux m’observent et que, parmi eux, se trouvent celles d’une connaissance de l’école qui, me voyant en compagnie de mon collègue d’anglais, irait faire courir rumeurs et ragots à notre sujet dès lundi matin en salle des professeurs. Et si, dans le bar, je retrouvais d’autres collègues qu’il aurait potentiellement invités, tout comme moi ? Et s’ils s’imaginaient en me voyant – en petite robe rouge corail moulante – que je venais dans la perspective d’un rencard avec lui ? Et si je m’étais habillée un peu trop sexy et que ma tenue portait à confusion ? Merde, voilà que je panique de plus belle, à un tel point qu’à la dernière seconde, tout près de la porte, je n’ose finalement même pas entrer. Je tourne les talons et pars faire un tour dans les petites rues à l’arrière, préservées de la foule. Je ne veux pas d’histoires au boulot. Je ne veux pas que l’on s’imagine des choses sur mon compte ni qu’une éventuelle romance ne commence entre un collègue et moi.

Je reprends mes esprits tout en longeant les rues fraîches à l’ombre du soleil. Il n’y a pas de raison de paniquer, il s’agit simplement de l’invitation d’un collègue qui a cherché à faire de la pub pour un concert qu’il organise, ni plus ni moins. Pourquoi cette propension à faire une montagne d’un rien ? Suis-je saisie d’une épouvantable paranoïa ou d’une véritable (mauvaise) intuition ?

 

L’ambiance bat déjà son plein lorsque j’ose enfin mettre un pied à l’intérieur. La décoration est chaleureuse et l’atmosphère conviviale. Les musiciens (un trio de jazz rythmé) jouent dans un coin de la salle tandis que les clients déjeunent à une heure tardive de copieux mets colorés et parfumés. Au comptoir, plusieurs personnes sont assises sur des tabourets hauts face aux musiciens et sirotent un cocktail, un café frappé ou encore un verre de vin. Je suis un peu perdue au milieu de cette foule joyeuse. Je cherche des yeux mon collègue ; c’est lui l’organisateur de l’événement, il sera mon guide pour cet après-midi où je perds tous mes repères. Il y a de belles femmes autour de moi. Espagnoles, peut-être pas. J’entends parler toutes les langues à chaque coin de table. Les hommes aussi sont beaux. Il règne une ambiance bohème-chic dans ce bar atypique, le genre d’atmosphère « arty » réservée aux initiés. Malgré l’heure avancée de la journée, de grandes assiettes rondes et fumantes sortent, comme d’une grande bouche, d’un passe-plat entre la cuisine et la salle principale à une vitesse fulgurante. On dirait le « mangeur de disques » que j’avais petite et qui, quand j’appuyais sur son gros bouton carré, recrachait les vinyles de plastique noir. Je ne sais où m’asseoir. L’endroit est bondé. Je n’ai finalement pas le temps de paniquer davantage que je vois arriver, sorti du fond du bar (j’ignorais qu’il était si profond et que la salle se prolongeait en réalité derrière), mon collègue. Au milieu de sa barbe de quelques jours poivre et sel et de son teint halé, je lis un grand sourire lumineux. Il a l’air en forme, très à l’aise dans les lieux, un peu comme s’il était chez lui.

« Ça me fait super plaisir que tu sois venue ! »  me lance-t-il tout en m’embrassant.

J’avance déjà l’idée que « je ne peux pas rester longtemps car je suis attendue à un anniversaire dans la soirée » et que « je passais juste faire coucou ». Aucun souci pour mon hôte : il est déjà ravi de compter un invité de plus à cet après-midi concert. Nous échangeons quelques banalités sur nos vacances : son séjour à Londres, le coup de la photo de la station de métro, mon périple au Canada… Blablabla. Pendant que nous causons, je remarque qu’une femme blonde, cheveux au carré, le dévore d’un regard peu discret. Ils ont l’air de se connaître. Je m’absente un moment aux toilettes et, en revenant, les retrouve en train de discuter. Mon collègue a le visage tourné vers les musiciens pendant qu’il parle, tandis qu’elle le regarde d’un air un peu nigaud, grand sourire, visiblement toute secouée par son charme. Là, c’est le gros malaise : et si je m’étais complètement plantée et que cet homme ne cherchait en réalité qu’à agir en collègue sympa envers moi ? Et si cette blonde et lui étaient en train, là devant mes yeux, de se séduire ? A-t-il des vues sur elle ? Ont-ils déjà couché ensemble ? L’a-t-il fait venir ici parce qu’elle l’intéresse ? Je ne suis plus ni dupe, ni naïve, et je sais reconnaître des yeux amoureux. Lui semble un peu l’ignorer, mais elle, elle ! Mon dieu ! Ce regard ! Cet air sur son visage lorsqu’elle lui parle ! Elle semble folle de lui. Ils iraient bien ensemble. La même tranche d’âge, j’ai l’impression. Je crois que je me plante complètement à son sujet ; il ne cherche pas à me séduire, il cherche à être mon ami, tout simplement. Il doit se douter que je ne connais pas encore grand monde à Barcelone, et que je ne suis pas contre un peu d’amitié.

Je les interromps dans leur conversation sans le vouloir. La belle blonde finit par partir retrouver ses amies à table, et mon collègue et moi ré-embrayons une conversation mi-timide mi-banale. Je trouve enfin un tabouret haut sur lequel me jucher. De là, je commande un verre de vin blanc. Avec cette chaleur, cette ambiance festive, j’en rêvais.

La première gorgée me grise rapidement et accentue mon malaise. Je n’ose même pas regarder de face mon collègue et continue à lui parler en restant de profil, face à la scène. A un moment, alors qu’il tourne la tête, j’ose enfin tourner la mienne. C’est alors que je suis frappée de plein fouet par son image, qui ne m’avait pas sauté aux yeux jusqu’à présent : peau bronzée, jolie tenue, belle montre, un polo rouge un peu moulant qui laisse deviner un corps viril et musclé... Mon regard reste quelques secondes fixé sur ses bras – mon éternel point faible – musclés mais pas gonflés, juste un biceps joliment et naturellement galbé et halé. Il porte de jolies chaussures, assez originales, un peu féminines, un pantalon vert-kaki sous lequel on imagine une cuisse courte mais puissante. Surprise, c’est un mot bien faible pour décrire mon état à ce moment précis. Il tourne de nouveau la tête vers moi sans deviner mon émoi et m’échange un mot, auquel je réponds à peine. Son sourire est une flèche plantée en plein cœur. Il a un petit air coquin. Ses yeux brillent de cette même espièglerie que j’avais perçue lors de notre déjeuner à la cantine longtemps en arrière, derrière leurs lunettes noires au bord épais. Tous les traits de son visage sont d’une finesse extrême : son nez, ses lèvres, ses paupières, ses cils, ses petites pommettes, tout se réduit à un côté mignard qui me paraît soudainement irrésistible.

Le concert se termine gentiment tandis que je sirote avec lenteur mon verre de vin, troublée. Lorsque la musique cesse, les bavardages entre les clients redoublent de plus belle, et le bar se remplit d’un brouhaha assez usant. Je profite de ce changement d’atmosphère pour m’échapper, prétextant à mon collègue que je n’ai pas de cadeau d’anniversaire pour mon amie et que j’aimerais profiter du quartier bohème du Born pour lui en trouver un. J’ai besoin de respirer l’air frais et de réfléchir à ce qu’il vient de se passer.

Cœur bavard - série littéraire

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