Episode 3 : le radin galicien
Je tourne bêtement en rond dans le quartier et regarde à peine les vitrines des petites boutiques des rues pavées et piétonnes. Chercher un cadeau d’anniversaire était un alibi parfait pour ne pas me retrouver plus longtemps en tête-à-tête avec mon collègue. Je ressentais une certaine gêne, des deux côtés. Je n’ai pas rêvé. Moins d’une heure après mon départ précipité, je suis prise de remords : il est vrai que je me suis un peu enfuie comme un rat empoisonné… Je lui envoie un message pour lui demander si le concert est bel et bien terminé ou si les musiciens ont repris, par hasard, sous les insistances de leur petit public, un dernier set. Je reçois une réponse dans la seconde :
« Le concert est terminé. Mais je suis encore là, moi :) »
Encore ces fichus emojis que je ne sais pas interpréter. Deux points et une parenthèse qui me regardent comme un visage coquin pour m’inciter à revenir sur mes pas et à retourner à ce bar. C’est un sourire fictif aussi espiègle que ne l’arborait mon collègue lorsque nous discutions tous les deux quelques minutes plus tôt.
Je reviens sur les lieux non pas du crime, mais de la séduction. Cette fois-ci je franchis la porte avec une assurance complètement factice mais qui fait une certaine impression. Le vin qui coule encore dans mes veines aide à jouer la confiance. Je ne tarde pas à retrouver mon collègue tout au fond du bar, assis à une table ronde avec trois autres personnes.
« Tiens ! Te revoilà ! Alors, ce cadeau pour ton amie, tu as trouvé ton bonheur ? »
Je mens. Oui, j’ai acheté une petite bricole dans une jolie boutique créative, rien de plus, cela fera plaisir à mon amie ce soir. Il me propose de m’asseoir et, n’attendant même pas ma réponse, se lève pour prendre une chaise et l’installer à côté de lui. Je m’exécute.
Autour de la petite table ronde, ça parle anglais. La conversation reprend là où elle s’était arrêtée avant que je ne vienne l’interrompre. J’essaie de reprendre le fil de leur discussion, me surprend à être un peu culottée en sortant une blague ou deux. J’aime parler l’anglais. Mes deux années à Londres, mon acharnement à apprendre la langue et à travailler un accent qui se veut très british, me permet aujourd’hui de pouvoir comprendre à peu près tout ce que l’on me dit et à être en mesure de rétorquer sans hésitation ni fautes de grammaire. J’ai le cœur qui bat la chamade lorsque je m’exprime ; j’ai, à mes côtés, un collègue qui enseigne l’anglais, et ses amis le parlent mieux que moi. Mais je ne me laisse pas impressionner et j’use même un peu de mon zèle pour m’attirer la sympathie de ce petit public visiblement amusé par mes répliques. A ma droite, mon collègue rit de mon humour, rebondit sur mes propos, me taquine gentiment. Nous nous entendons bien, vraiment bien, c’est évident. Le contact est fluide, à la limite de la drague, maintenant tout est clair dans ma tête. Je me lève et vais commander un verre au comptoir. Là, un homme m’aborde, comme ça, subitement, frontalement : il me complimente sur ma robe, trouve que le rouge me va très bien, que je suis très jolie. Il m’invite à prendre un verre avec lui. Je perds tous mes moyens, je n’ai pas du tout l’habitude d’une drague aussi directe. Il y a beaucoup de « latinos » à Barcelone, d’hommes qui n’ont pas les mêmes codes en matière de séduction qu’en Europe. La drague est brutale. Elle décontenance et met mal à l’aise. Je décline comme je peux son invitation et m’enfuis avec mon verre à la table de mon collègue. Je lui raconte l’anecdote.
« C’est monnaie courante de se faire aborder comme ça, à Barcelone ? »
Il ne répond rien, évidemment.
*
C’est, de nouveau, la rentrée des classes au lycée de Barcelone. J’entame ma neuvième année en tant qu’enseignante. Dieu, que le temps passe vite et comme ces neuf années, en même temps, me donnent l’impression d’avoir vécu plusieurs vies en une...
Nous avons pour coutume d’organiser une soirée de rentrée entre professeurs chaque année. Nous nous retrouvons un soir dans un bar-restaurant que nous privatisons et où nous passons la soirée. C’est un moment toujours convivial que je ne manque jamais, et je compte bien honorer celui-ci encore.
En ce mois de septembre bien chargé, chaque heure de libre est précieuse. J’ai pour habitude de me rendre en salle des professeurs, où je travaille depuis l’ordinateur. Il y a tant et tant à préparer en début d’année scolaire, tant à organiser, planifier, créer, trier, mettre en page, imprimer, que je ne compte même plus les heures passées derrière l’écran.
Cet après-midi, la salle des enseignants est plutôt pleine. Je suis installée à un poste d’ordinateur depuis quelques minutes. Mon collègue d’anglais entre dans la salle. Je me fais aussitôt la remarque qu’il est rare de le voir ici, lui qui, d’ordinaire, préfère éviter d’être mélangé à ses collègues. Depuis notre après-midi concert dans ce joli bar du quartier del Born, nous n’avons pas discuté davantage par messages ni ne nous sommes revus. Je lui lance un sourire furtif, sans m’attarder plus longtemps, compte tenu de la tonne de travail qui m’attend. Il s’assoit à côté de moi, allume l’ordinateur. Je sens qu’il joue la comédie ; il ne travaille absolument jamais à un bureau de la salle des professeurs, je le sais. Prétexte pour s’asseoir à côté de moi, c’est évident. Je fais mine d’être très absorbée par ma tâche. En coin, je l’observe. L’ordinateur est à peine en train de démarrer qu’il regarde tout autour de lui si personne ne nous épie. Il finit par rompre le silence :
« Tu vas à la fête de rentrée ce soir ? »
Je réponds négligemment, l’œil sur l’écran :
« Je pense, oui. Et toi ?
- Je me tâte encore… Mais si tu y vas, ça me dit bien de venir. Je te tiendrai au courant par message. »
Il a un petit sourire en coin et cette même lueur espiègle dans les yeux que l’après-midi musicale de la dernière fois. Je me ressaisis. Peut-être qu’après tout, il veut juste se montrer sympa. Une entente cordiale entre collègues qui aiment aller écouter de la musique les samedis après-midi dans des bars du vieux Barcelone. Il n’oserait quand même pas draguer une collègue sur son lieu de travail quand même, c’est bien trop risqué...
Non ?
Merde… Voilà que j’hésite.
L’après-midi passe. La scène dans la salle des professeurs a été furtive, mon collègue déguerpissant rapidement après m’avoir lancé son étrange missive comme quoi, peut-être, viendra-t-il à la fête de rentrée. Mystère complet quant à son éventuelle venue et quant à ses réelles intentions à mon égard.
Je quitte le lycée et quelques heures plus tard, j’arrive au bar. L’ambiance est déjà bien animée ; j’arrive dans les derniers. Sur trois tables mises bout à bout, des tapas assez raffinés, à peine déposés, sont déjà dévorés par mes collègues. On boit, on mange et on rit. Le lot de plaintes habituelles à la sauce prof déferle comme une vague violente et pénible : « je ne suis pas motivé par cette rentrée », « c’est difficile de s’y mettre après les vacances d’été », « allez, c’est parti pour une année encore crevante ! »… J’écoute d’une oreille distraite, plutôt décidée à apprécier cette soirée en m’amusant plutôt qu’à la subir en écoutant maugréer autrui. Je sens cependant que mon esprit n’est pas tout à fait à la fête. Mes pensées sont ailleurs. J’ai, en toute honnêteté, bien envie de revoir mon collègue d’anglais. Le moins qu’on puisse dire, c’est qu’il a réussi à ménager un certain suspens. Je regarde avec une fébrilité à peine contenue mon téléphone toutes les cinq minutes, espérant un message de sa part me prévenant qu’il arrive d’une minute à l’autre. Deux de mes collègues avec qui je m’entends particulièrement bien devinent qu’il se trame quelque chose. Ils me taquinent gentiment :
« Mais qu’est-ce que tu as à regarder ton téléphone comme ça ? Tu attends le message d’un de tes amants ? »
Je n’ai pas envie de parler de cette histoire avec qui que ce soit du travail. D’abord, parce qu’il n’y a aucun contenu ; il ne s’est clairement rien passé de concret avec cet homme. Et puis parce qu’il s’agit d’un collègue et que je suis terriblement mal à l’aise à l’idée de mêler mes histoires sentimentales à mon travail.
Je noie le sujet autant que mes pensées dans un énorme verre de sangria. Je meurs d’envie de voir sur mon téléphone que j’ai manqué un appel ou que l’on m’a envoyé un message disant : « hey, désolé de ne pas avoir écrit plus tôt, tu es toujours à la soirée ? J’arrive ! », mais il ne se passe rien, et les heures passent.
Vingt-deux heures sonnent. Dehors, et comme souvent à Barcelone, le temps change radicalement. La lourdeur de l’atmosphère a fini par éclater en une pluie diluvienne. Il n’y a plus personne dans les rues, chacun tente de se protéger du mieux qu’il peut des énormes gouttes qui s’écrasent sur les crânes. La pluie m’a toujours impressionnée en Espagne ; elle prend, particulièrement en été, des allures de tempêtes tropicales, avalant avec elle des torrents de poussière qui coulent avec une force impressionnante le long des rues, entraînant la foule dans un élan de semi-panique. Les bouches d’égout régurgitent des crachats d’eau sale et immonde tandis que les taxis, bus et scooters roulent au pas, terrorisés par la colère divine. Le métro est paralysé. Quelques rares courageux, têtes nues, bravant les éléments déchaînés (qui donc pense à prendre un parapluie sur soi en Espagne ?) laissent les badauds à l’abri stupéfaits d’un tel acte.
Je regarde tomber la pluie par la grande baie vitrée du bar animé. Entre deux tapas et trois sangria, et comme si l’univers avait entendu ma prière, je reçois enfin sur mon téléphone un message. J’ai du mal à cacher mon excitation. Je réalise que j’ai en réalité terriblement envie de voir cet homme dans un autre contexte que celui de l’école. J’ouvre fébrilement la conversation... et, diable ! Quelle n’est pas ma déception de lire ces lignes…
« Il pleut. Compliqué de sortir. Je ne viendrai finalement pas à la soirée. »
Sérieusement ? Trois gouttes de pluie et on renonce ? Quel chevalier trouillard… Moi qui, naïvement, pensais le voir débarquer à dos de scooter, décidé et convaincu, la lance pleine de vigueur fermement tenue en l’air, s’enfonçant dans les ténèbres avec courage, bravant la tempête dans la seule optique d’obtenir, enfin, au bout d’un long et périlleux chemin, de sa patiente princesse un baiser pudique mais mérité... Que nenni !
J’insiste par message, sans paraître trop désespérée, le chambre un peu : « c’est la pluie qui t’arrête ? Il t’en faut peu… Tu es sûr de ne pas vouloir venir ? La soirée est très sympa. »
Je reçois mollement une réponse, des heures après.
« Trop compliqué avec le scooter. »
Je réponds du tac-au-tac :
« Eh bien, viens en métro ! »
Pas la peine d’insister, je risque de passer pour la collègue intéressée et, jusqu’à preuve du contraire, je ne suis absolument pas certaine des intentions de cet individu. Mieux vaut jouer la prudence, accepter à la fois la déception et la défaite. La pilule est difficile à avaler, tout de même. Mes deux compères, tout près de moi, voient ma mine défaite :
« Alors, ton prince charmant, il vient ou pas finalement ?
- Laissez tomber les gars, il m’a dit qu’il restait chez lui à cause de la pluie. »
Stupéfaction partagée. Mes collègues ouvrent de grands yeux pleins de perplexité.
« Et bien, il ne sait pas ce qu’il rate, tant pis pour lui ! » me réconforte l’un d’eux.
Sans doute… Et moi, suis-je en train de rater une information qui m’aurait échappé ?