Episode 3 : le radin galicien
Au boulot, un jour enfin, je finis par le croiser par hasard dans un couloir.
« C’était bien alors, la soirée ? Encore désolé de ne pas être venu, c’est compliqué quand il pleut à Barcelone... »
Je me montre froide et distante. Le coup de la pluie, je ne comprends pas. Sans doute ai-je fait fausse route depuis le début avec lui, sans doute n’y a-t-il aucune ambiguïté comme je le pressentais, sans doute cherche-t-il simplement à paraître sympa avec moi et, accessoirement, partager quelques soirées et après-midi concerts sans aucune arrière pensée. « Tout faux, Coco ! se moque ma conscience. Rassure-toi, ce mec n’attend rien d’autre de toi ! »
Les semaines passent et la vie reprend son cours normal à l’école. Un jour, alors que je passe au bureau de la vie scolaire, le surveillant-guitariste-chanteur-claquettes-bermuda me propose d’assister à son prochain concert, prévu quelques jours plus tard dans un petit bar tout près de chez moi.
« Il y aura pas mal de collègues à la soirée, tu ne seras pas toute seule, crois-moi ! » me rassure-t-il.
J’accepte l’invitation par politesse tout en émettant intérieurement l’hypothèse que je ne viendrai peut-être pas. Après notre premier et dernier rencard raté, il y a de cela plusieurs mois, j’ai préféré prendre mes distances vis-à-vis de cet homme et ne surtout pas lui laisser croire que la porte était encore ouverte.
Je n’ai pas revu le collègue d’anglais depuis un long moment. Je sais qu’il ne s’attarde jamais à l’école après les cours et qu’il rentre directement chez lui. Aux récréations, il ne vient jamais en salle des professeurs (Dieu seul sait où il se cache pendant les pauses). Un vendredi pourtant, je le croise alors que je travaille à l’ordinateur dans la salle du personnel. Un peu à l’écart, il en profite pour me glisser un mot, auquel je réponds mollement, absorbée par mon écran et déterminée à quelque peu l’ignorer. Il me demande ce que j’ai prévu pour la soirée. Je lui réponds que j’irai peut-être au concert du surveillant, mais rien de sûr.
« Ah oui, c’est vrai qu’il a invité toute l’école quasiment, surenchérit-il. Je ne sais pas encore si j’y vais. Je ne suis pas très fan des chansons à l’eau de rose à la guitare... »
Petit pic gratuit lancé en l’air, sur lequel je ne rebondis pas. Pourtant, au fil de la discussion, il avance l’idée que nous pourrions éventuellement boire un verre en début de soirée et que, s’il était d’humeur, il m’accompagnerait par la suite au concert. Je me laisse convaincre, un peu malgré moi. Aussitôt les formalités d’organisation accomplies (où se retrouve-t-on et à quelle heure ?), il s’enfuit dans sa salle de cours tandis que je reste à l’ordinateur. Un vague malaise semble encore flotter dans l’air derrière lui, mais je me jette à corps perdu dans mon travail pour ne pas y penser davantage.
La journée passe et j’ai le temps, entre la fin de mes cours et le verre prévu avec lui, de repasser par chez moi. Le protocole officiel de la préparation d’un rencard se déroule comme d’habitude : choisir sa tenue, hésiter pendant de longues minutes, stresser, essayer une tenue numéro 1, la juger médiocre pour tout un tas de raisons (trop triste, trop classique, trop sexy, trop relâchée, trop sportive…), paniquer en jetant un coup d’œil à sa montre, recommencer les mêmes dilemmes au niveau de la coiffure, mettre un peu de parfum (mais pas trop), se maquiller un peu (mais pas trop), se surprendre à choisir des chaussures en fonction de la taille de l’individu (mon collègue n’est pas très grand, aussi serait-il plus flatteur pour lui que je ne le dépasse pas d’une tête avec des chaussures haut-perchées), se trouver ridicule à penser à ce genre de détails, stresser de plus bel en sentant l’heure (la sentence !) approcher, etc. C’est usant, tous ces préliminaires grotesques, d’autant plus lorsque l’on joue avec le feu. Rencarder un collègue est – je le sais déjà – une bien mauvaise idée, à la fois périlleuse et risquée.
J’arrive la première au bar où nous nous sommes donné rendez-vous. Je m’installe en terrasse. A peine assise que je sens déjà mes jambes tressauter nerveusement sous la table. Je suis on ne peut plus anxieuse. Je m’allume une cigarette et commande un Gin Tonic que j’avale en trois gorgées à peine. Je reçois un message sur mon téléphone : « je pars de chez moi. Je suis là dans quinze minutes ». Mon dieu… qu’y a-t-il de plus horrible que ces comptes à rebours durant lesquels l’anxiété monte en flèche au point d’en brûler l’estomac ? Je vais chercher un deuxième cocktail au comptoir et je retourne m’asseoir, cigarette au bec. Je ne sais pas pourquoi j’appréhende autant ce rendez-vous. Au fond de moi, je sais et je sens pertinemment qu’il ne s’agit pas d’un simple verre entre collègues qui s’entendent bien : après tout, nous ne sommes absolument pas amis, nous ne connaissons rien l’un de l’autre, à part à la rigueur un vague intérêt commun pour la musique (et encore…), alors, au final, pourquoi se voir en dehors du boulot ?
Je suis interrompue dans mes pensées en l’apercevant enfin juste à l’angle de la rue. Mon dieu, ça y est, il est là ! Je n’ai même pas le temps de réaliser que le rencard commence qu’il est déjà assis en face de moi, embrayant la conversation avec un naturel déconcertant.
« Alors, ta journée à l’école s’est bien terminée ? »
Grand sourire aux lèvres, regard fixe et attitude décontractée, son aisance me met encore plus mal à l’aise. Tandis que j’agrippe mon verre de Gin Tonic avec une main anxieuse tout en tirant frénétiquement ma dernière bouffée de tabac, j’essaie de paraître la plus spontanée et détendue possible. J’ose à peine croiser son regard. Il me fait la même impression ambiguë que l’après-midi-que nous avions passé au bar du quartier del Born. Il a du charme, c’est indéniable.
Mon verre quasi-totalement sifflé, je finis enfin par me détendre. C’est un homme qui a beaucoup d’humour, ça aide. Évidemment, cela ajoute du charme au personnage. J’adore la manière dont lui-même rit de ses blagues. On dirait un gosse. Son sourire espiègle et son regard pétillant derrière ses grandes lunettes noires ont quelque choses d’électrisant.
Après un bon moment en une compagnie fort agréable, et voyant l’heure défiler, je lui annonce que je pars au concert du surveillant, comme prévu, à quelques rues de là. Il fait semblant (très clairement) de se tâter à me suivre puis, au bout d’une bien courte réflexion qui se veut très sérieuse, décide finalement de m’y accompagner, comme par hasard. Je pense immédiatement à la tête de ce pauvre surveillant qui espère peut-être en secret toujours me conquérir lorsqu’il va me voir débarquer avec ce collègue de l’école dont il était très jaloux le soir de la fête de fin d’année… En même temps, je suis terrifiée à l’idée de m’afficher en public avec lui. Ce soir, au concert, il y aura certainement des dizaines d’autres collègues, et on sait à quelle vitesse les rumeurs peuvent se propager au travail...
« Mon scooter est garé un peu plus haut, j’ai un deuxième casque dans le coffre. »
Je suis de nouveau interrompue dans mes pensées épouvantées. Y aller en scooter ? Je n’aime pas trop l’idée.
« Tu vas rire, mais je ne suis jamais montée sur une moto. Le bar est à dix minutes à peine à pied, ça ne m’ennuie pas de marcher. »
Mais il insiste pour me faire monter sur sa bécane (une petite Vespa on ne peut plus banale). Bon… Je me laisse faire. Un peu titubante sous l’effet du double Gin To et du stress, je grimpe sur l’engin en levant haut la patte comme si j’enfourchais un cheval. Il faut croire que j’ai de bons restes de mon unique année d’équitation lorsque j’avais quatorze ans.
Nous traversons à toute allure les petites rues de Barcelone. Surprise par la vitesse, le vent dans les yeux, et surtout novice en matière de deux roues, je ne sais absolument pas où m’accrocher. Mon collègue pressent ma gêne dans son dos, il me dit que je peux m’accrocher en tenant fermement deux poignées placées sous le siège ou, rit-il, « t’accrocher aussi à moi, mais c’est peut-être encore un peu tôt ».
Malaise à l’arrière de la Vespa.
Je réponds d’un rire niais noyé dans le vent chaud catalan.
Tandis que je vois défiler tout autour de moi des bâtiments aux formes incongrues et disparates, je songe à la tête que feraient nos collègues s’ils me voyaient agrippée à l’arrière de cette moto...
Nous arrivons sur les lieux alors que le concert a déjà commencé. Sans surprise, une bonne partie de l’école est déjà installée dans le public. Nous faisons claquer bruyamment la porte du bar derrière nous tandis que le surveillant chante une chanson calme sur scène. Ce que je redoutais me tombe dessus à peine le seuil de la porte franchi : tout le monde se retourne sur nous et nous remarque. Je lis dans les yeux de toutes les personnes présentes dans ce bar une immense surprise de me voir débarquer avec le prof d’anglais. Nul doute que les rumeurs iront bon train dès lundi matin dans les couloirs du lycée. Nous nous faisons d’autant plus remarquer que, un peu ivres des quelques verres de gin avalés au bar d’avant, nous rions bêtement pour tout et n’importe quoi. Sur scène, le surveillant-crooner enchaîne ses chansons à la guitare et assure le show, mais je dois avouer que je suis distraite et n’écoute pas grand-chose. Une chose est sûre, c’est qu’il m’a vue, et me jette parfois des petits sourires en coin, aussitôt déçus dès qu’il me voit rire aux éclats des bêtises de mon collègue.
« Bon, c’est pas tout, mais on s’ennuie. Ça te dit d’aller boire un verre ailleurs ? » lance mon partenaire de la soirée, alors que nous venons à peine d’arriver.
Je suis gênée de partir si précipitamment :
« Ce n’est pas très poli ni sympa de partir avant la fin du concert. Tu ne veux pas attendre encore un peu ? Je n’ai même pas fini ma coupe de cava ! »
Je parviens à le persuader de patienter, mais au bout de deux chansons, je sens bien qu’il trépigne à l’idée de partir. Nous nous enfuyons pendant que la salle applaudit à la fin d’un énième refrain mélo-sentimental, profitant du bruit ambiant pour ne pas nous faire davantage remarquer.