Chronique numéro 24 d'une prof nomade
Sur pause

Voilà un peu plus de trois semaines que j’ai posé mes valises à Copenhague.
Outre tous les charmes de cette ville qui m’avait tant marquée après ces quatre années de vie danoise, j’y ai retrouvé tous mes anciens repères : mes amis, mes anciens collègues, les lieux où j’avais l’habitude de me promener, de sortir, les boutiques que je fréquentais, les bars et les cafés où j’aimais passer du temps.
C’est un sentiment agréable de se sentir chez soi, de ralentir la cadence infernale que l’on s’inflige lorsque l’on découvre un lieu nouveau dont on veut tout connaître. Je ne me sens plus happée par le tourbillon irrésistible de la vie nocturne comme j’ai pu le connaître à Istanbul, ni contrainte par les exigences d’une vie à deux sous le même toit comme j’ai pu en faire l’expérience en Norvège. Ici, je me sens libre et sereine.
Je suis seule dans un petit appartement du quartier d’Amager, entourée de forêts et de lacs autour desquels j’aime aller me promener ou faire un jogging tout en pensant à la chance infinie d’être dans cette capitale qui n’y ressemble pas, où la nature se trouve à chaque coin de rue, où les vélos dominent les véhicules et où les nuits citadines sont étrangement calmes.
D’un autre côté, au combien cela me semble étrange de ne plus être dans l’adrénaline de l’inconnu et de me retrouver dans le confort du familier ! Il me semble que j’ai toujours besoin d’un temps d’adaptation pour m’habituer à ce nouveau rythme : trop effrené et je perds pieds ; trop ralenti et je m’ennuie. Ah ! Quelle capricieuse nature que les baroudeurs qui sont toujours à la recherche de la sensation, mais ne disent pas non contre un peu d’abandon … !
Il me semble avoir vécu durant tout ce temps dans un film joué en accéléré, tandis qu’autour de moi le pays semble avoir été mis sur pause. Partie du Danemark il y a dix mois, j’y ai retrouvé les gens et les choses à la même place qu’il y a quelque temps en arrière, presque intacts. Un de mes amis s’est laissé pousser les cheveux et la barbe depuis mon départ : c’est le seul signe visible du temps passé que j’ai pu observer jusqu’à présent.
Quelle sensation de décalage que ce retour où l’on semble avoir vécu tant de vies plurielles en si peu de temps ! Copenhague, par son rythme lent, son art du « hygge », sa douce monotonie, me rappelle à quel point la vie nomade que j’ai menée jusqu’à présent m’a fait vivre une existence si intense qu’il me semble en être partie il y a une éternité.
Depuis que je suis arrivée ici, l’écriture même est en pause. L’inspiration se fait timide, les mots coulent au compte-gouttes. Cet épisode de la plume réfractaire me rappelle les derniers mois passés ici avant mon « grand » départ, l’été dernier : je n’étais plus du tout créative… La routine, hélas, assassine les idées, tandis que l’aventure leur donne une dimension et une force que le plat quotidien écrase de son lourd pied de géant.
Je suis réveillée de ma torpeur par la cloche de l’église voisine. Le doux son de la ville éveille en moi des souvenirs de veillées et de baignades estivales le long du canal, de soirées sans fin à siroter du vin les pieds dans l’eau, de pique-nique improvisés sur des tables en bois ou sur l’herbe qui se rafraichit à la tombée de la nuit, lente et suave.
Copenhague a des airs de village. Elle est un délice au printemps ; elle se transforme en jardin d'Eden l'été. Le temps s’y rallonge, le soir tarde à venir, tandis que le rythme lent de la vie danoise vient souffler son vent de tranquillité sur cette vie marginale que je mène depuis presqu’un an maintenant et dans laquelle il est parfois difficile de trouver le calme et le repos.
C'est un cadeau précieux que m'offre le Danemark, et je lui en suis infiniment reconnaissante.
Il était plus que temps de recharger les batteries au contact de tout ce qui apaise l’âme et le coeur. Ici, je suis heureuse, dans toute la simplicité qu’offre cette ville si chère à mes yeux. Un sevrage nécessaire avant de ne connaître de nouveau l’ivresse et le vertige d’ici quelque temps ... car la prochaine eau de vie promet d’être tout aussi forte que les précédentes !