Chronique numéro 25 d'une prof nomade
Contre nature

On me demande régulièrement d’où me vient ce goût pour l’aventure et l’exploration du monde, si j’ai baigné enfant dans une ambiance bohème d’heureux parents baroudeurs ou si j’ai été habituée à être trimballée de pays en pays au fil des missions à l’internationale d’un père ou d’une mère expatrié.
En réalité, c’est … tout l’inverse
J’ai grandi dans une famille plutôt casanière : rassurée d’évoluer dans un cadre restreint, pas attirée le moins du monde par l’idée de sortir de sa zone de confort.
On pense à tort que j’ai grandi dans un milieu où le voyage et l’ouverture aux autres avaient une place fondamentale. Mes parents économisaient toute une année pour pouvoir s’offrir quelques jours à l’étranger une fois par an, mais c’est principalement en France que nous voyagions, pas vraiment par souci financier, mais plutôt parce que c’était rassurant ; jamais trop dépaysant, jamais trop risqué, jamais trop éloigné de nos habitudes.
Les quelques fois où je suis partie à l’étranger en famille lorsque j’étais petite, nous nous comportions comme de purs « touristes » : planqués dans des hôtels « resort » durant une semaine ponctuée d’excursions classiques, à ne pas trop se mêler à la foule locale, bien heureux de rentrer dans notre confort familier après quelques jours passés en terre inconnue.
J’ai évidemment de bons souvenirs de ces séjours pour lesquels mes parents se saignaient aux quatre veines pour m’offrir de jolis moments, et je leur en suis reconnaissante, mais on ne peut pas dire que j’ai été élevée dans l’optique de partir un jour de mon pays m’immerger totalement dans de nouvelles cultures. Je n’y ai même jamais été encouragée. J’ai plutôt été sensibilisée à des idées comme « qu’est-ce qu’on est mieux chez nous ! » ou « mais pourquoi partir d’ici ? » plutôt qu’à développer durablement la curiosité et la tolérance envers ce qui est différent.
Lorsqu’à vingt-six ans je décidais de quitter définitivement la France, je n’ai entendu que des mises en garde, des avertissements, des alarmes et très peu de soutien. A chaque nouvelle destination, j’avais droit à mon lot de jugement ; peu importe où dans le monde, peu importe sous quelles conditions ma nouvelle vie allait se tisser, il fallait juger, critiquer, condamner. Parce que ce n’était pas la France, c’était forcément « moins bien », « dangereux », « moins intéressant », « sale », « particulier », « un choix que tu vas regretter ».
Encore aujourd’hui, j’entends les discours anxiogènes qui disent de se méfier du monde, de ne pas faire confiance aux autres, de ne pas partir trop loin, trop longtemps, de ne pas courir de risques inutiles, de rester fermé chez soi ou dans un périmètre connu. On m’a longtemps appris à tout comparer à la France et à tout trouver moins bien qu’ici. Un sempiternel refrain qui n'a d'autre effet que de faire peur et de retenir captif dans un endroit qui rassure.
A l'étranger depuis dix ans, je mène une existence totalement contre-nature pour laquelle je n’ai jamais été préparée. Au fil du temps, j'ai fini par m'éduquer moi-même, à la recherche de l'inconnu et du frisson, en ayant pour école le monde entier et pour formation l'expérimentation sur le terrain directement. Tous les discours avec lesquels on m'a assommée se sont révélés faux, et c'est en allant à contre-courant de mon éducation que j'en ai cultivé la certitude.
🔗 Qu'il est bien difficile de s’extraire de sa condition une fois adulte et de tracer sa propre route en totale autonomie, seul dans le brouillard de ses convictions intimes, parfois contre tous, à lutter contre la tempête ! Briser les chaînes, rompre les liens qui retiennent, se libérer du fardeau qui étouffe, est un combat permanent pour s’épanouir sur une voie que l’on s’est fabriquée de toute pièce et qui ne nous a été en rien facilitée. Il faut mobiliser toute une armée pour se battre sans cesse contre l'hérédité des angoisses, les qu'en dira-t-on, les croyances tenaces et la persistance des idées toxiques.
Mais c'est cela, il me semble, qui donne la force d'agir et d'avancer, ne serait-ce que pour prouver autour de soi que la peur ne triomphera jamais dans le camp auquel on a choisi d'appartenir.