Chronique numéro 32 d'une prof nomade
Se faire à tout

Depuis dix ans que je mène une vie nomade, plus poussée encore depuis que je travaille à mon compte, j’ai vécu dans des conditions bien différentes au gré de mes destinations : bel appartement aux espaces généreux mais dans un quartier épouvantable à Istanbul, petit mouchoir de poche étouffant sous les toits en Espagne, logement vieillot et hors de prix mais plein de charme à Londres, studio tout neuf au loyer exorbitant bricolé en T2 en plein cœur de Copenhague, chalet bleu norvégien perdu au milieu des bois arctiques...
Côté lieux de vie, la gamme est tout aussi variée : Londres, la ville rock’n’roll ; Barcelone, la capitale catalane touristique par excellence ; Copenhague, la petite ville tranquille ; Istanbul, la jungle urbaine ; Finnsnes, le coin paumé de Norvège ; Montréal, la cité québécoise aux multiples influences...
Partout, et à l’usure des expériences, je me suis adaptée, avec la souplesse d’un chat et la sagesse d'un vieux philosophe.
J’ai pendant très longtemps cru que le bonheur résidait dans la possession des choses, le confort du matériel, l’acquisition de biens, l’accumulation d’objets ; j’ai mené cette existence là pendant près de dix ans en France, avant de ne réaliser qu’avec rien de tout cela je n’étais finalement heureuse.
Dans cette vie-caméléon où il faut se faire à tout, s’adapter vite et bien sans hésiter ni trop réfléchir, j’ai revu mes exigences à la baisse... et mon bonheur à la hausse.
Ce n’est pas de vivre dans de petits espaces qui empêchent de déployer ses ailes, ni le manque d’équipement qui contraint à ne pas rêver en grand. Il suffit de peu pour se sentir bien.
Trois choses me sont essentielles entre quatre murs : un frigo rempli, un lit chaud, des nuits apaisées. Ce qui me rend heureuse ne s’achète pas : l’amour des gens qui me sont importants, une santé de fer et l’énergie vitale, l’épanouissement et la réussite dans mon travail, l’expression des passions artistiques à leur maximum. Ce sont déjà de grands luxes, d’immenses privilèges que l’on ignore bien trop souvent en préférant s’apitoyer sur de menues préoccupations superficielles d’ordre matériel.
Ah ! C’est sûr… Mes placards ne sont pas autant remplis de vêtements, chaussures et sacs à main que dans le passé… Les appartements où je réside ne sont pas décorés à mon goût ; les meubles ne sont pas neufs, ils sont même bien souvent défraîchis… Je prends les transports en commun ; je n’ai plus de voiture depuis dix ans. Je me suis débarrassée des bibelots, des robots-ménagers, des gadgets de cuisine. Tous mes livres tiennent dans une liseuse électronique qui me suit partout. J’ai réduit à l’essentiel ma garde-robe, dépoussiéré mes pensées, annihilé toute envie matérielle, supprimé les bénéfices d’une vie qui ne se repose que sur l’avoir, pour augmenter le profit généré… par la joie d’être.
Au début, cela n’a pas été facile : je me souviens de mon premier départ pour Londres en 2016 – première destination étrangère – les bras chargés de valises, la tête pleine d’appréhension, la boule au ventre à l’idée de manquer de quelque chose sur place. Des bagages remplis d'inutile. Beaucoup de choses ne sont pas indispensables pour vivre, au final...
Sur place, j'y ai appris le courage face à l'angoisse, la force de la solitude, l'indépendance financière et psychologique, la résilience dans les épreuves personnelles, la guérison contre la dépression.
C'est avec ces uniques valises - ou presque - que je voyage depuis.
Il est difficile de se défaire de l’addiction de posséder ; elle rassure, comble les espaces dans les placards, les trous sur les murs, le sentiment de vide intérieur vertigineux. Elle donne l’illusion de l’accomplissement, la satisfaction chimérique d'une réussite illusoire.
Elle apaise la peur de manquer.
De quoi ?
On ne sait pas, mais on finit toujours par trouver...
Puis, par la force des choses – les voyages, les déplacements, les logements temporaires, les ruptures, les déménagements imprévus – les valises finissent par s’alléger ; d’abord par nécessité, puis par philosophie.
Grâce à cette vie réduite à son strict minimum en matière de matériel, on renoue avec l’essentiel : porter des habits dont on profite véritablement plutôt que de les laisser dormir au placard, savourer un livre unique poser sur sa table de chevet plutôt que de les voir s’empiler, apprécier les plaisirs simples à côté desquels on passe lorsqu’ils sont noyés sous l’envie vaine et éphémère.
Dans mon nouveau logement temporaire de Montréal, avant de m’installer ailleurs la semaine prochaine, je vis différemment, loin de mes idées de confort originel : je me fais au bruit de la rue tandis que j’aime le silence absolu ; à la lumière du jour alors que j’aime dormir dans le noir profond ; aux espaces confinés tandis que j’aime les vues larges et dégagées.
Tout me convient. Je suis heureuse avec un rien, tandis qu'avant, je faisais un drame de tout.
C’est ainsi que le bonheur devient une matière élastique ; résistant à toute épreuve, malléable à l’infini, épousant les contours de toutes les formes de moule dans lequel on l'enferme.
Et vous, quelle priorité donnez-vous au bonheur ?