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Chronique numéro 33 d'une prof nomade

Femme seule

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Le monde est bien étrangement fait quand on est une femme qui vit et voyage seule.

Je me suis rendue récemment à un café de rentrée entre nouveaux arrivants à Montréal, dont le lieu de rencontre avait été fixé devant l’une des écoles françaises de la ville.
Au rendez-vous, seulement des femmes, toutes mamans d’enfants scolarisés dans le même genre d’établissements scolaires pour lesquels j’ai travaillé pendant dix ans aux quatre coins de l’Europe.

Venue seule à ce petit événement somme toute très sympathique et convivial, on s’est empressé de m’assiéger de questions, pour faire naturellement connaissance :
« Tes enfants sont scolarisés dans quelle classe ?
Tu es venue au Canada accompagnée ?
Tu as suivi ton mari ? »

Il est marrant de constater que certains stéréotypes ont encore la vie dure : considérer qu’une femme est forcément « la suiveuse » du mari, que l’idée de venir s’installer dans ce nouveau pays ne dépend pas exclusivement d’elle, qu’elle est en quelque sorte dans l’ombre, la trace de quelqu’un d’autre, constitue ce refrain si souvent entendu sur ma route de nomade indépendante.

Je sais aussi que certaines personnes de mon entourage spéculent sur de fausses allégations, s’imaginant que je n’ai pas pu partir seule au Canada. Sur mon départ, on se questionne, on s’interroge :
« Et si elle avait rejoint quelqu’un sur place sans nous le dire ? »

Inversons les rôles. Imaginons que nous posons ces questions à un homme :
« Tu as suivi ta femme ?
C'était son idée de venir ici ?
J'imagine qu'elle gagne un salaire assez conséquent et que tu n'as donc pas besoin de chercher tout de suite un travail ? »

Ca sonne étrangement faux... N'est-ce pas ?

C’est fou de voir comme il est parfois difficile d’imaginer une femme évoluer seule, prendre des décisions qui n'appartiennent qu'à elle, se porter seule vers le succès sans l’aide ni l'intervention d'un homme.

L'ambition d'une femme paraît étrange, marginale ; son indépendance surprend et interroge, autant qu'elle déroute.

Penser qu'une femme peut vivre pleinement d’une activité qu’elle a elle-même bâtie brique par brique, s'assumer en totale autonomie, encaisser les coups durs et surmonter les obstacles seule, sans dépendance affective ni financière liée à un quelconque partenaire, dépasse pour certains l'entendement.

« Il doit bien y avoir la présence d'un homme là-dedans ! »

Seule à bord de cette petite voiture louée pour la journée qui m’amène au gré d’une randonnée hasardeuse aux alentours de Montréal, je repense à toutes ces questions que l’on me pose systématiquement tout en luttant contre une pluie torrentielle qui s'abat sur ma route, rendant ma conduite périlleuse. Tu parles d'une sortie détente durant mon unique jour de repos hebdomadaire...
Le téléphone branché sur Google Maps en mode GPS, dont la voix me désoriente plus qu'elle ne me guide, les essuie-glaces n’essuyant pas grand-chose, les panneaux inconnus et confus qui saturent mes yeux scrutant l’horizon trouble, me font réaliser que j’aurais bien besoin, à ce moment précis, d’un copilote pour me servir à la fois de guide et de soutien émotionnel !

La vie est rude pour les personnes seules, en particulier les femmes.

La conduite sous la pluie est volontairement anecdotique : combien de moments plus difficiles vivons-nous isolées dans la lutte, dont nous ressortons fières et victorieuses par nous-mêmes et sans l’aide d’un homme ? Parce que tout autour de nous nous rappelle notre condition de femmes, mise en exergue par la croyance commune qu’une vie de couple rendrait plus forte car elle sortirait la femme de sa précarité financière et de sa solitude mortifère.

C'est avec d'autant plus de fierté que je mène aujourd'hui, et depuis longtemps, cette vie d'âme libre contre tous les clichés qui l'assaillent.

L’indépendance féminine se construit contre vents et marées : combattant à la fois le monstre à têtes multiples du patriarcat et ses soeurs-sirènes, soit disant unies sous l’étendard de la sororité mais dont les écailles se confondent souvent avec celles du serpent, la route est longue pour sortir la tête hors de l’eau, et la mer est peuplée de requins !

Par le développement de mon activité de professeure en ligne, je n’ai pas seulement appris à entreprendre d’un point de vue professionnel ; sur le plan personnel aussi, vivre en femme seule et libre est une entreprise comme les jours, pour laquelle il faut savoir se lever tôt et travailler d’arrache-pied chaque jour, sans congé, si l’on veut la mener au succès et vivre de son salaire ultime : l'indépendance.

Je suis arrivée au Canada comme j’ai débarqué en Espagne, au Danemark, en Turquie et dans bien d’autres endroits : libre et heureuse, animée par la seule force de la volonté de m'en sortir par moi-même et de réussir par mes propres moyens en toutes circonstances.

De là, tout peut m’arriver, me tomber sur le coin de la tête, s’opposer à moi : l’énergie que libère une femme qui sait survivre dans un monde d’hommes est la plus belle des armes contre les clichés les plus tenaces.

Cœur bavard - série littéraire

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