Chronique numéro 27 d'une prof nomade
Rêves

Je suis une grande rêveuse, la tête constamment perchée dans de fabuleux firmaments infinis.
Souvent, on me taquine : « tu es trop intense ! La vie n’est pas un roman... Redescends ! ».
Et pourtant… Pourquoi rester sur la terre ferme quand on rêve de décrocher la lune ?
A bord de ma fusée, j’embarque tout mon monde. Spationaute des fantasmes, je voyage léger, mais la valise et la tête pleines de rêves ; je m’imagine tantôt écrivaine renommée, l’âme inspirée et quelque peu torturée, tantôt comédienne enflammée foulant les planches des théâtres les plus convoités. Partout, la poésie m’accompagnerait. Je voyagerais jusqu’à la fin de mes jours et aimerais jusqu’au bout de mes nuits. De mes périples, je ramènerais d’innombrables cahiers noircis de récits incroyables et de romances passionnées et émues, qu’on ne voit que dans les films. Tout le temps, ce serait l’aventure.
Le problème avec les grands rêveurs, c’est qu’ils ne sont jamais totalement satisfaits : à peine la lune décrochée, qu’il faut aller conquérir le reste de la galaxie !
Et il me semble que mon appétit de géant n’aurait pas assez de toutes les planètes ni de toute une vie pour se sentir comblé.
Il faut dire que j’idéalise beaucoup de choses. La vie se doit, il me semble, d’avoir des allures de bibliothèque : être à la fois le plus beau des poèmes d’amour, un carnet de voyages palpitants, une comédie des mœurs légère, une fable à la morale trempée de sagesse. Et pour que l’existence ait quelques emprunts romanesques, les pieds ne doivent pas se laisser clouer sur place, encore moins sur terre ! Voyager aux confins du monde, s’esquinter à tous les coins de la terre, suer par tous les pores les mille et un poisons de l’univers, chercher l’adrénaline qui provoque la rime, se laisser filer dans les étoiles… Surtout : ne fixer aucune borne à ses rêves. Telle est la trame narrative du scénario de cette vie que j’ai voulu m’inventer.
C’est que le sol sec et dur m’a toujours paru ennuyeux, tandis que les nuages, avec leurs caresses duveteuses, leur velours de coton, leur lit de plumes, me semblent être un bien meilleur berceau pour faire grandir mes mille et une vies
Ah ! Ne m’empêchez pas de lever sans cesse la tête vers le ciel ni d’aimer me percher sur la lune à contempler le monde d’en bas non sans une certaine tristesse... Il me semble qu’en laissant place aux rêves, l’âme s’élève, tandis que tout en bas, la terre ferme empeste la mélasse tiède et amère de nos rêves enfermées dans d'hermétiques bocaux scellés...
Alors qu’il est si bon de s’abandonner à de doux songes desquels nous sommes les héros !
Adolescente, je rêvais de parler couramment l’anglais et l’espagnol avant mes trente ans. Puis à trente ans, j’ai mûri l’idée de vivre un jour de ma propre activité professionnelle. La publication de mes poèmes faisait également partie de cette liste de rêves, sans parler de mon obsession à l’idée de voir des aurores boréales de mes propres yeux...
Que me reste-t-il à rêver ? Oh ! Bien des choses encore...
Et pourquoi se limiter à la tyrannie d’un odieux génie qui n’exigerait de nous que trois pauvres vœux ?