top of page

Chronique numéro 28 d'une prof nomade

Pommes cuites

R637-Nature-morte-avec-pommes-85-87.jpg

J’étais en train de cuisiner une compote maison cet après-midi, quand la vue des pommes m’a évoqué un souvenir douloureux et nostalgique.

Tout en les pelant délicatement, les fruits m’ont ramenée quinze ans en arrière lorsque, alors étudiante, je travaillais comme auxiliaire de vie auprès des personnes âgées en dehors de mes heures de cours à la fac.

Je m’occupais à l’époque, et entre autres, d’une femme âgée dont je me souviens de tout : son nom, son visage, le maquillage sur ses yeux, les moindres recoins de son logement. J’avais pour habitude de me rendre chez elle plusieurs fois par semaine pour lui faire les courses, le ménage, lui tenir compagnie, discuter et veiller à sa santé.

Mais j’étais employée surtout à une chose : préparer de la compote de pommes maison. C’était la seule chose dont se nourrissait madame Boyer, atteinte d’anorexie.

La recette était on ne peut plus simple : des pommes coupées en morceaux grossiers, de l’eau, une pincée de cannelle. Surtout pas de beurre ni de sucre pour cette dame qui avait en horreur le moindre calorie !

Je coupe les pommes en quartier puis m’arrête un instant à l’évocation de ce souvenir...

Je revois, dans toute la fragilité de la vieillesse, cette maigre silhouette rester immobile des heures durant dans son fauteuil à fixer le vide, et dont le dossier, les accoudoirs et l’assise avaient fini, à la longue, par épouser les formes rachitiques de sa propriétaire. L’entreprise de se lever, quelques rares fois dans la journée, relevait du combat : chaque déplacement ressemblait à une lutte contre une sourde douleur logée dans la moindre articulation d’un corps qui ne répond plus à la demande et dont la mécanique était si rouillée qu’elle demandait un effort incommensurable à chaque pas. Quelques mètres à peine parcourus dans l’appartement, du fauteuil aux toilettes, du salon à la chambre, du couloir à la cuisine, suffisaient à pomper le peu d’énergie qui subsistait dans cette chair faible, qui, rapidement prise de vertige, retournait vite à son fauteuil dans laquelle elle pouvait s’affaler dans un immense soupir de soulagement.

Je jette les pommes dans la poêle avec un peu de beurre salé. Madame Boyer m’en aurait voulu d’apporter quelques notes grasses à son repas de prédilection...

Il y a une tendance sur les réseaux sociaux depuis quelque temps qui m’exaspère : celle de montrer, d’une façon ou d’une autre, dans de courtes vidéos qui se veulent humoristiques, que l’on est vieux à partir de trente ans, que nos articulations grincent à chaque mouvement forcé, que le corps n’est pas aussi fluide qu’il ne l'était avant.

Quelle est donc cette insupportable et indécente vision de ce que l’on ose appeler « la vieillesse », quand à trente ans, quarante ans, le corps est en réalité plein d’énergie, de force, de vigueur ?

Qui donc a décrété que la jeunesse ne durait qu’une vingtaine d’années à peine, pour ensuite nous faire croire que tout le restant de notre existence n’est que lutte dans la chair, douleurs dans les os, peines à se mouvoir dans l’espace ?

Les pommes cuisent à petit feu dans la poêle qui crépite doucement, tandis que je repense à ma vingtaine meurtrie où le corps était à l’arrêt, puis à l’incroyable regain d’énergie la trentaine passée, aux voyages réalisés, aux nuits passées à danser, à l’amour reçu et donné, aux réveils teintés de l’ivresse de la veille, aux trajets interminables par tous les moyens de transport possibles, le corps courbé dans d’affreuses positions pendant des heures durant, aux valises portées à bout de bras. Et la quarantaine approchant ne risque pas de changer grand-chose à ce programme hautement chargé en efforts physiques, que le corps finit même pas réclamer, ne supportant ni la paresse, ni la lassitude !

Je songe à toutes les madames Boyer qui ont souffert dans leur chair pour de bonnes raisons ; quand le corps ne répond plus aux désirs de l’esprit, quand l’âge dépasse les convictions comme il dépasse la volonté. Je n’ai pas quatre-vingts dans la peau, je n’en ai que trente-sept, et c’est un âge encore si jeune ! Mon corps a tant de vigueur encore à exprimer, tant d’énergie à déployer.

Les fruits ramolissent tout doucement dans un ronron parfumé de cannelle. Je pense à toutes ces grands-mères qui ont croisé ma route ; à la mienne aussi, chaque jour, qui me manque horriblement. Je pense à toutes celles que je n’ai jamais connues aussi, qui auraient tant aimé revenir à leur trente ans, quarante ans, profiter de leurs muscles pleins de vie, de leurs os gorgés d’envies, de leur chair forte sans maladie. Il me semble qu’avant tout l’énergie naît du désir, de l’envie d’exister, et non pas du nombre d’années atteint. Estimons-nous heureux des forces dont nous profitons chaque jour !

La compote est prête, un léger fumé s’échappe des tendres quartiers nappés de cannelle et de beurre.

Nous ne sommes pas des pommes cuites avant l’heure, gâtées par des maux imaginaires, rongés par des vers inventés. J’ai encore tant de choses à vivre avant de n’abdiquer devant le temps qui passe et se montrera un jour plus fort que moi.

Ce n’est pas pour de suite que j’ai prévu de jouer les natures mortes...

En attendant, que vivent tous les fruits verts bien avant de tomber de l’arbre !

Cœur bavard - série littéraire

Tous droits réservés 

bottom of page