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Chronique numéro 29 d'une prof nomade

L'attente

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Le compte à rebours est officiellement lancé…
Dans un mois tout pile, je ne serai plus en Europe. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il m’est très difficile de patienter...

Copenhague et son rythme lent, dont je fais constamment l’éloge, me font autant de bien que de mal ; si la douceur de la vie danoise apaise l’âme et le corps, après une année aussi intense que celle que j’ai vécue, l’étirement de ces journées d’été qui n’en finissent pas consument lentement ma patience...

Je suis sortie hier faire quelques achats pour mon prochain voyage : des produits de beauté de poche, une étiquette de bagage, une gourde, des médicaments… De quoi me donner la sensation que le départ approche, pour tromper mon esprit en le nourrissant de quelques maigres illusions à ronger.

J’ai pris la fâcheuse manie de dormir jusqu’à pas d’heure le matin, alors que j’aimerais m’éveiller au petit jour pour profiter de ce si bon soleil que nous avons ici depuis quelques jours au Danemark. Je crois qu’au-delà du fait que mon corps est complètement épuisé et a besoin de recharger ses batteries, inconsciemment, je n’ai pas envie de voir passer les jours. Ce lourd sommeil à l’appétit dévorant et duquel il est difficile de s’extirper, en engloutissant voracement les heures, a au moins l’avantage de raccourcir drastiquement les journées...

Le soir, je veille jusque tard. L’obscurité apaisante et le silence absolu dont se revêt la ville entière permettent d’évacuer le flot d’images et de pensées accumulé tout au long de la journée en passant mes soirées à écrire. Copenhague m’a toujours surprise par son calme dans la plupart des quartiers la nuit. Bougies allumées, musique douce en fond sonore, écran d’ordinateur strié de lignes noires, c’est à ces seules conditions que j’aime profiter des heures qui s’égrènent lentement.

Allumer des bougies à la nuit tombée...
C'est un petit réflexe qui ponctue mes soirées depuis que j'ai connu la vie à la danoise.

Hier à ce propos, en dînant, je constatais avec amusement que l’on intègre facilement dans ses habitudes un bout des pays dans lesquels on a vécu. Du Danemark, je ramène l’ambiance « hygge » ; de la Turquie, du thé bu à toute heure de la journée et du yaourt pour accompagner tous les plats ; de l’Espagne, des heures de repas tardives et du pain frotté à la tomate et l’huile d’olive...

Juillet coule paisiblement dans les canaux de la capitale danoise comme coule la bière dans les veines assoiffées des peaux pâles sitôt passées les trente degrés. Les journées s’étirent, le temps passe doucement…

Il est dix-huit heures trente et je n’ai finalement pas vu passer la journée. Entre le début de cette chronique et maintenant, je me suis replongée dans de vieilles histoires dont j’avais entrepris la rédaction l’année dernière, puis délaissées par manque de temps, happée par de nouveaux projets. Je crois qu’il m’est impossible de ne totalement rien faire de mes journées, et l’été avec son calme inspirant, sa chaleur qui force à rester chez soi, son désert des rues, est justement la période idéale pour tous les élans créateurs. D'autant plus que l'écriture a d'agréable sa capacité à nous couper du monde et de toute notion du temps qui passe. J'aurais bien tort de m'en priver.

En même temps, il me paraît encore tôt ; la soirée commence à peine. Je mets l'ordinateur en veille et pars faire un tour le long des cinq lacs, en remontant par la Kongevej, me rafraîchir les idées après avoir ignoré la chaleur du jour. J’ai passé la journée à écrire, assise sur ma chaise de bureau depuis ce matin. J’en ai même oublié de déjeuner à midi, complètement absorbée par mon travail.

J’aime me promener partout dans Copenhague, particulièrement en été. Les rues, jusqu’alors endormies par la torpeur hivernale, l’humidité glaçante et les nuits à rallonge, se retrouvent subitement envahies par une végétation sauvage qui gisait sous le pavé depuis des mois et ne demandait qu’à éclore à la lumière printanière : des bandes entières de fleurs des champs qui semblent sorties de nulle part, des touffes d’herbes hautes que personne ne cherche à éradiquer, des fruits qui poussent sur des arbres squelettiques que l’on croyait morts. Les devantures de magasins s’ornent de panières en osier, de pots en céramique, en terre cuite, en mosaïque, débordant de fleurs de mille espèces, mille couleurs. Les balcons et terrasses se décorent de même. Partout, à chaque coin de rue, chaque angle de maison, c’est un carnaval de végétation, une explosion florale ; véritable jardin d’Eden préservé du reste des jungles urbaines grouillantes des autres capitales européennes, grises et tristes. Le quartier de Christiania prend des allures de village de contes de fées ; celui d’Island Brygge, bondé d’habitants en manque de fraîcheur, a des airs de club de vacances. A Frederiksberg, les rues sont clairsemées et les parcs peuplés de corps à demi-nus sous les peupliers...

Et toute la ville ressemble ainsi à un livre pour enfants, illustré d'images aux tons chatoyants et à l'imaginaire rassurant.

Copenhague est un petit paradis enchanté l'été. On peine à croire qu'on vit en réalité en pleine capitale.

Comme la fleur qui se meurt en hiver et renaît au printemps, j’attends patiemment mon tour d’éclosion, comptant les jours qui me séparent du moment où je pourrai enfin déployer ma corolle et ouvrir mes pétales.

A croire que tous ces nouveaux tatouages aux motifs floraux qui me collent désormais à la peau ont une signification plus inconsciente que je saisis seulement en écrivant ces lignes

Copenhague avait été mon point de départ en juillet dernier pour ma première année en tant que professeure sans frontières ; elle le sera de nouveau pour ce second « round » de nomadisme, cette fois-ci de l’autre côté de l’Océan.

En attendant, je ronge mon frein de la plus douce des manières : sous le soleil salvateur de la capitale danoise, tout en laissant flotter mes pensées au vent dans l’illusion qu’il m’emmène déjà au large de l’Europe...

Cœur bavard - série littéraire

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