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Chronique numéro 30 d'une prof nomade

Impatience

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J’écris cette trentième chronique à bord d’un avion qui m’amène en France le temps de quelques jours avant de ne partir pour le Canada.

J’ai quitté Copenhague l’âme rassérénée, heureuse d’avoir pu revoir tous mes amis. J’ai souffert à plusieurs reprises de la solitude durant cette année intense en tant que nomade, à poser mes valises dans des endroits différents tous les trois mois où je ne connaissais personne. En quelques semaines passées au Danemark, j’ai la sensation d’avoir fait le plein : de sommeil, d’énergie, d’amitiés, de paix intérieure.

J’ai eu la chance d’échapper à la canicule pendant tout l’été. Quelques belles journées, chaudes et heureuses, ont rendu à Copenhague ses plus vives couleurs et diffusé un vent de bonne humeur collective. Les quais du port, les canaux, les terrasses, les parcs, les jardins : tout semblait en fête constante sous les rayons lumineux et dans l’air doux de l’été.

L’écriture va bon train cet été aussi, et ce n’est pas prêt de s’arrêter. Les « chroniques nomades » m’accompagnent depuis le début de mon aventure et je réalise à quel point aujourd’hui elles me sont d’une aide indispensable, comme un soutien émotionnel dont je ne peux pas me passer. Sur ce nouveau continent qui m’attend, elles continueront de relayer mon quotidien de prof nomade et d’écrivaine sans frontières.

En France, là où je me rends quelques jours pour finaliser mon départ, je sais que je ne retrouverai pas le bon air frais du Danemark, ni l’ambiance bouillonnante des petites rues du quartier de Kadiköy à Istanbul, ni les marchés couverts en Espagne où l’on peut s’asseoir au comptoir et déguster quelques tapas dans le bruit ambiant. Je ne serai pas non plus émerveillée par les aurores boréales des hivers norvégiens qui ont enchanté mes nuits, ni enthousiasmée à l’idée de prendre mon vélo pour parcourir les parcs verdoyants de la capitale danoise. La vie en France est confortable : connue, familière, maîtrisée. Celle à l’étranger est excitante, imprévue, parfois improbable, toujours idéale.

J’ai le pressentiment que ma nouvelle vie outre Atlantique, pour les quelques mois qu’elle va durer, saura m’apporter la dose d’aventure dont j’ai quotidiennement besoin pour me sentir vivre. Bientôt, le vertige me prendra de nouveau et je me pendrai à des rêves qui me semblent inaccessibles mais que rien ni personne ne m’empêchera de tout mettre en œuvre pour leur donner vie.

J’ai monté ma petite entreprise « Les cours de Coralie » presque par hasard il y a bientôt deux ans de cela sans mesurer les conséquences de l’accomplissement d’un tel projet. Je m’apprête à m’envoler sans vraiment réaliser l’ampleur du projet : l’Amérique du Nord, ce doit être quelque chose ! J'ai encore beaucoup de mal à croire que je vais vivre là-bas plusieurs mois...

Il me semble que le vent me portera bientôt vers de nouveaux horizons clairs où je m’apprête à connaitre sans encore le soupçonner d’incroyables aventures... J’en ai l'intuition profonde et claire. J’ouvre déjà le carnet d’écriture, clairvoyante, prête à noter les rêves prémonitoires que me chuchote le Canada à quelques jours de mon départ… Et en même temps, j’ai clairement conscience que la vie, là-bas, n’est pas du même acabit qu’en Europe et que l’adaptation prendra un peu de temps. Tout doit y être tellement plus grand, plus haut, plus intense, plus excitant !

Voilà des semaines que je me prépare à vivre le meilleur comme le pire. Je crois que je suis prête à peu près à tout : encore ne faudrait-il pas qu’une histoire d’amour incongrue ne vienne s’immiscer dans des rouages que je veux bien huilés … Tiens, le début d’une prémonition ?

Je viens d'atterrir et reprends la rédaction de cette chronique plusieurs jours après mon arrivée dans l'air étouffant du sud-est français.

Je fais ma valise petit à petit, au jour le jour, comme si paradoxalement je voulais savourer ces instants sensibles qui nous rapprochent d'un grand départ qui effraie autant qu'il excite. Laissée ouverte au milieu du salon, je l’agrémente au fil de l’inspiration : il fera froid au Canada, on m’a assez prévenue ! Je recycle les vêtements achetés pour la Norvège et souris au souvenir de tout ce que m'évoque ces habits. Il faut penser à prendre de quoi se vêtir pour les quatre saisons, étant donné que je ne compte pas revenir en Europe avant le printemps... Bon, ce ne sont pas les températures négatives qui m’effraient, bien au contraire… C’est plutôt les chaleurs de l’été qui m’angoissent ! Dépassez les vingt-cinq degrés, je meurs ! La saison de l’hiver ne me fait pas bien peur ; je l’attends de pied ferme, au contraire !

Ah ! Que le temps me paraît long ! Et l’attente insoutenable. Il me tarde de quitter la terre ferme et de voguer au large sans ne plus penser, comme Ulysse, au retour à l’île natale !

Je ne veux plus qu’être un amas de chair qui se laisse flotter sur les ondes vives des océans du monde. Peu importe où les vagues m’emmènent, je dérive, heureuse, pleines voiles. Que mon corps soit transporté par delà les confins de l’univers ! La destination m’indiffère tant que celle-ci m’amène à la découverte du monde et de moi-même. Par le voyage, c’est l’humain qui se transcende. Depuis dix ans que je pratique cette vie aux cent ancres, le monde me paraît si grand et entier qu’il n’est plus bordé de frontières ni de contours. Je vis en plein vertige, les sens saturés en permanence, le cœur battant au tempo de la peur, de la joie, de l’amour. Où me mènera le vent de l’ouest ? La plus excitante des sensations est de ne pas le savoir, mais je sens que de grandes choses m'attendent. Mes voiles sont prêtes au départ, gonflées d'espoir et d'optimisme.

Ah ! Montréal ! Prends-moi sous tes ailes fluides et dans l'élan du souffle doux de ton zéphyr, emporte-moi ! Montre-moi de quel zèle sont faites les âmes là-bas ! Fais-moi connaître le jour radieux, la tempête inattendue, l’orage électrisant, la pluie mélancolique et la nuit inspiratrice. Je veux tout connaître de toi ; vivre toutes tes météos et toutes tes minutes comme s’il n’y avait pas de lendemain. Fais-moi échouer sur tes rives aux forêts fraîches, et couronne avec moi mes succès de laurier dont j’ai gravé mes bras pour me porter chance à jamais et partout.

Cette trentième chronique clôt le chapitre « Danemark » et la saison 1 « Europe » de cette série nomade. De quoi laisser la place à de nouvelles histoires qui, je le promets, ne vous décevront pas... Bien loin de mes ports d’attache habituels où j’aime m’ancrer, l’inspiration coulera à flot en cette terre inconnue. D’ailleurs, la mine de mon stylo est toute prête à couler aussi de son encre sombre comme sur mes bras où, à l’image de mes carnets, je laisse un peu de place pour de nouveaux dessins inspirés de l’air canadien...

Alors, enfin ! Que vienne la nuit et sonne l’heure… du décollage !

Imminent, pas encore… Mais impatient, terriblement !

Cœur bavard - série littéraire

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