Chronique numéro 31 d'une prof nomade
Aller sans retour

Il y a de ces endroits qui vous appellent sans que vous ne compreniez d’où viennent leurs voix.
De ces pays qui vous happent dès le premier pas foulé sur leur territoire.
De ces lieux qui vous semblent familiers à peine arrivés, et dont l’usage d’une boussole serait superflu tant les rues vous sautent à l’esprit comme un air de déjà-vu.
Montréal me fait cet effet fort et fou. J’ai atterri seulement vendredi et pourtant déjà, avec certitude et sans recul, je sais pertinemment que je suis au bon endroit.
On viendra me dire que c’est là la réaction typique d’une personne prise dans l’euphorie du récent déracinement. Et pourtant, je n’en suis pas à mon premier coup d’essai en matière d’expatriation… Plus de dix ans de vie à l’étranger durant lesquels j’ai appris, lentement, pays après pays, à maîtriser les émotions, assurer l’installation, raisonner calmement, gérer les coups durs. A trente-sept ans, je débarque au Canada en experte sereine et avisée.
J’écris ces lignes dans le bruit ambiant d’un bar au pied de mon appartement. Une pluie épaisse est venue nettoyer les rues après un week-end chaleureux et radieux, alors qu'un rayon de soleil inattendu dévore maintenant doucement les tables en terrasse mouillées pendant que le service du midi se termine tardivement, presque à l'heure espagnole. L’été est toujours là, doux et reposant, bien loin des chaleurs étouffantes de France. Je recommande un verre de rosé que je bois à sa santé. Il fait bon vivre par ici.
Tout va très vite depuis vendredi. L’installation dans cet appartement du quartier de Saint-Henri, la reprise de mon travail en ligne, mon appropriation des lieux, l'orientation dans ces rues nouvelles dont j’ignore l’histoire. Et surtout cette certitude que je ne peux pas me contenter de ne rester ici que quelques mois, comme l’exige mon visa touristique, mais qu’il me faut trouver une solution radicale et rapide pour m’installer durablement.
Me voilà concentrée, entre deux cours en visio, la mine sérieuse et les sourcils froncés, sur des sites internet aux titres impressionnants, qui m’étaient jusque là inédits : « immigration au Canada », « demande de résidence permanente », « conditions pour les travailleurs autonomes ». C’est excitant autant qu’effrayant, ce revirement de situation, et pourtant je sais que rien ne pourra m’arrêter dans cette lancée vers le bonheur outre Atlantique.
Car ma nouvelle vie au Canada est en réalité un concours de circonstances : un message d’une personne reçu via les réseaux sociaux pour me proposer un échange de maison il y a un an, un billet d’avion réservé aussitôt depuis la Turquie, à l’époque où je m’étais installée à Istanbul pour quelques mois ; l’idée de ne rester, au départ, que deux ou trois mois. Puis l’évolution du projet, son mûrissement : partir finalement pour six mois, pour amortir l’avion, profiter sur place, s’immerger, s’intégrer. Aujourd’hui, faire un virage à quatre-vingt-dix degrés, tout remettre en question ou presque : décider de ne plus rentrer en Europe, réfléchir à des sujets prosaïques comme la fiscalité et les papiers, avoir un déclic si fort qu’il est certain qu’on ne changera pas d’avis ; le sentir dans ses tripes, entêtée et téméraire.
Et pourtant, je ne peux pas dire que de prime abord j’ai été frappée par la beauté de la ville ; Montréal me paraît agréable à vivre, mais je ne suis pas – à moins de n'être passée à côté d'un spot incroyable – émerveillée par son apparence, et c’est justement là que la magie me semble opérer autant qu'elle me dépasse : sans être sous l’effet des charmes illusoires d’une beauté urbaine qui s’évanouiront sitôt la routine installée, je suis touchée par une ambiance, une énergie, des vibrations qui me renvoient toutes le même message : « ici, tu seras bien ».
J’ai la certitude que « l’idéal » m’a donné rendez-vous dans cette ville. Une intuition puissante, un instinct sûr et sans failles d'avoir enfin trouvé ma place dans ce monde fou, comme une évidence absolue. Je sais qu’à Montréal, tout reste à conquérir : le bonheur, la réussite, la force, l’amitié... et en même temps, j'ai la sensation que déjà tout m'y attend, même l’amour, quelque part dans une grande ville américaine où les buildings dépassent le ciel…
🕯 Je termine ces lignes à la lueur d’une bougie alors que la nuit est tombée depuis longtemps. Des éclairs soudains illuminent d’une clarté surnaturelle le ciel obscur alors qu’un vent doux caresse les feuilles de l’arbre qui lèche presque les vitres de la chambre d’où je travaille. J’éteins la musique qui m’enveloppait de son murmure inspirant pour écouter tomber la lourde pluie taper sur les murs. L’air se charge de façon inattendue d’une électricité mystique. Décidément ici, là-haut dans le ciel, quelque chose de magique, que j’essaie de déchiffrer, est en train d’opérer...
Alors, comme tout puissant sortilège qui s’abat sur soi et qu’on ne peut contrôler, je me laisse aller à ce doux abandon des enivrés, bercée par l’ivresse du grandiose et du nouveau ; et tandis qu’il est inutile de lutter contre des forces qui nous dépassent, je savoure le vertige que les lueurs de l’aube d’Amérique promettent de m’apporter, aussi longtemps soit-il...