Chronique numéro 26 d'une prof nomade
A corps perdu

La nuit dernière, je suis prise par un flash totalement inattendu : celui d'une photo de moi lors d'un voyage à Paris
Je me mets en tête de la retrouver et, après quelques minutes de recherches dans un vieux disque dur externe, tombe enfin dessus.
Nous sommes en 2009. Je viens de fêter mes vingt ans : la décennie de l'insouciance et de la légèreté de vivre.
A cet âge, je lutte déjà depuis cinq ans contre un mal invisible qui me frappe un jour de plein fouet l’année de mes quinze ans : la dépression.
Sur cette image, glaçante, je suis sombre comme la nuit. Je ne parviens plus à sourire depuis des années. J’ai perdu le goût des choses simples, et même plus profondes : sortir au restaurant, m’amuser en boite de nuit, sortir avec mes amis, aller à la plage, me promener au parc, rire, vivre, aimer. Je ne ressens plus rien si ce n’est la douleur physique : des crampes au ventre dès le réveil, des angoisses toutes les nuits ou presque, des crises d’hystérie, de paranoïa, de destruction. Je suis descendue sous la barre des cinquante kilos et m’alimente avec une grande difficulté, quand je ne suis pas assommée par les anti-dépresseurs et leurs effets secondaires. Je vomis tous les jours : mon corps ne parvient plus à ingurgiter la moindre substance, liquide comme solide. Je vis la peau sur les os ; constamment sur la réserve, éternellement épuisée. Sans force, ni énergie. Une jeune petite vieille au teint gris et au regard éteint.
Mon poids dégringole de semaine en semaine, à un tel point qu'il est question d’hospitalisation si mon état ne s’améliore pas. Je suis péniblement les cours à la fac. Pourtant, mes études me passionnent, et ce sont bien elles qui me font tenir dans ce quotidien aliénant et éprouvant. Je ne trouve aucune solution aux vertiges de mon indicible mal-être et je vis la peur au ventre à l’idée d’être dans cet état toute ma vie.
En réalité, mon corps me renvoie un signal très fort : il veut s’éteindre, petit à petit, lentement mais définitivement. Il est épuisé des nuits en pointillés, réveillé en sursaut par les bruits, les cris, le son des coups sourds, les pleurs, les gémissements, les objets et les corps lourds qui tombent au sol. Le jour n’est guère mieux pour lui : il faut affronter les autres, leur regard inquiété, leurs mots inutiles, interagir avec un monde qu’on ne supporte plus. Alors il abandonne, ce tas de chair maigre las de mener une vie dont le quotidien n’est devenu que souffrance.
Ce corps est si jeune pourtant. Vingt ans à peine. Il ne demande qu’à vivre et s’épanouir, s’écorcher les genoux sur les chemins d’une aventure à l’autre bout du monde, souffrir des courbatures d’une nuit d’ivresse à danser follement, sentir la chaude étreinte d’un homme qui donnerait de l’amour et de la protection.
Je mets près de dix ans ans à réaliser ce qui m’est vraiment arrivé durant mon adolescence. Des trous de mémoire, des flash aléatoires, des souvenirs décousus dont je ne parvenais pas à retrouver le fil.
Pendant des années, je passe sous silence cette histoire – mon histoire – pour tenter de me persuader que tout cela n’a jamais vraiment existé ou que, du moins, j’ai peut-être un peu exagéré.
Je reprends lentement possession de mon corps grâce au sport et guéris mon esprit en m’éloignant drastiquement de la source du mal. L’expatriation me sauve : de l’autre côté de la Manche, à Londres, il n’est plus question que l’on vienne troubler ma paix. Dès lors, je sais que je ne peux plus retourner vivre un jour en France. J'ai sauvé ma peau in extremis.
Ce n’est pas moi sur cette photo. C’est l’ombre de moi-même. Une inconnue fantomatique.
Sur ma photo de profil Whatsapp, j'ai trente-cinq ans : je suis sur scène en pleine représentation théâtrale, les joues pleines et roses, le regard vif. Je mène l’existence nomade dont j’ai toujours rêvé : une vie faite d’art et de passions exaltées. Je mange avec appétit, je bois, je danse, je ris, je fais du sport, je fais l’amour, je voyage, j’éprouve mon corps au décalage horaire, culturel, à la fatigue, à l’adrénaline, au stress, au plaisir, à la paresse, la volupté. Un corps libre et fort dont l’énergie débordante est devenue une revanche sur la maladie.
Quinze ans séparent ces deux captures. Un gouffre géant entre deux vies.
Longtemps, j’ai eu honte de parler de ma dépression : parce qu’elle relève de l’intime, je jugeais qu’il était impudique voire indécent d’en parler ouvertement. Puis je suis devenue professeure. J’ai croisé sur ma route des adolescents souffrant de ce même mal dans lequel je me reconnais et dont l’issue n’est pas toujours aussi positive que la mienne. Triste miroir.
J’ai depuis compris qu’il fallait que je partage mon expérience, pour ouvrir la voie (et la voix) à ceux qui n’osent en parler. Pour sensibiliser, aussi, sur cette maladie qui, lorsqu’on en est touché à un jeune âge, est souvent minimisée sous l’excuse de « la crise d’adolescence ». Mes professeurs de lycée ne se sont jamais inquiétés de mon état. Et pourtant, tout criait à l'aide...
Parents, professeurs, ouvrez l'œil !
« Hier encore, j’avais vingt ans »...
Aujourd’hui pourtant, c’est maintenant qu’il faut vivre !