Chronique numéro 3 d'une prof nomade
Tout réapprendre

Ici, je ne connais rien, ni personne. La culture turque, ses us et coutumes, sa langue, son peuple, m'est totalement étrangère. Je n'ai pas de lien particulier avec le pays, pas d'attache familiale. Pas même une connaissance lointaine sur qui compter ou qui m'aurait donné l'envie de poser mes valises ici.
Je suis redevenue une feuille blanche sur laquelle tout reste à écrire. Une élève qui aurait oublié son alphabet et qui, régulièrement, a besoin de nouvelles leçons pour grandir et se faire un peu peur.
Je suis déjà marquée par des rencontres, des endroits et des moments ; des saveurs, des senteurs et des couleurs qui saturent mes sens. Par la sensation vertigineuse du vide aussi ; celle de l'errance la plus totale, maintenant que ma liberté n'a plus de bornes géographiques ni temporelles.
La perte de repères entraine la vulnérabilité la plus complète.
Se tromper de route, se perdre dans les rues, tacher de se souvenir des transports à prendre pour rejoindre tel point de la ville, se faire parfois difficilement comprendre, accepter les regards curieux sur soi, se forcer à interagir avec autrui quand parfois on aspire à rester seule et tranquille, se faire gentiment moquer quand on abime un mot de la langue d'accueil avec son accent français.
Sentir que l'on est une proie facile renforce l'âme et le corps. On développe des capacités d'adaptation extraordinaires (vrai caméléon !) et la peur nous devient un sentiment peu à peu inconnu.
C'est une petite révolution à chaque fois : tout reprendre à zéro, vite et bien, partout et tout le temps.
Il faut se faire à toutes les coutumes, toutes les nourritures, toutes les langues, tous les climats.
Vivre avec peu : quelques vêtements qui tiennent dans une valise, un accordéon comme unique compagnie, une liseuse électronique qui rassemble toute ma bibliothèque. C'est tout.
C'est un cocktail d'émotions explosives et intenses : l'adrénaline, l'excitation, l'euphorie, l'impatience, l'émerveillement, la déception, la nostalgie. C'est une vie qui fait battre le cœur à cent à l'heure, qui écrase de sa lourde fatigue les nuits courtes mais profondes.
Et elle fait vite passer le temps, cette vie...
Déjà plus d'un mois qu'Istanbul m'offre bien des chapitres à écrire et dévorer...