Chronique numéro 7 d'une prof nomade
Solitude et grande ville
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Depuis l’enfance, je me complais dans la solitude la plus profonde. Il m’a toujours été très difficile, en effet, de me sentir épanouie en groupe. Quant à savoir d’où vient cette drôle de sensation, je n’en ai pas la moindre idée. Comme tous les enfants, j’ai participé à de nombreux goûters d’anniversaire. J’ai grandi avec un frère et une sœur (certes plus âgés, mais présents à la maison jusqu’à mes dix-douze ans environ). Je faisais des activités sportives et artistiques de groupes. Mais, allez savoir, j’ai toujours détesté être entourée par des personnes que je n’avais pas choisies et dont je subissais la présence.
Aujourd’hui, à 36 ans, cette tendance n’a pas changé. Le groupe m’a toujours mise à l’aise les trois quarts du temps.
Ma solitude, je la revendique et la dresse aujourd'hui comme un étendard aux couleurs de la liberté : réparatrice, elle m’apaise bien plus qu’un dîner pour fréquenter des gens qui ne m’apportent pas grand-chose. Silencieuse, elle m’offre une parenthèse de calme durant laquelle je peux écouter le murmure de mon imagination pour écrire en paix, plutôt que de me noyer dans la masse bruyante qui m’empêche de réfléchir.
Je ne parle évidemment pas de mes amis proches avec qui j’aime passer du temps, ceux que j’ai toujours plaisir à retrouver et écouter, et avec qui les instants partagés sont toujours précieux et de qualité.
Mener une vie nomade, changer de pays régulièrement comme je le fais, c’est hélas parfois se forcer à rencontrer du monde, pour ne pas rester isolée. Et puis, on le dit : « les rencontres sont si enrichissantes ! ». Mouais, tout dépend lesquelles…
Pour moi, c’est toujours une épreuve difficile : sortir de ma tanière, m’exposer au grand jour, tenir les mêmes conversations cent fois à cent personnes différentes qu’on ne reverra jamais (« d’où tu viens ? Pourquoi tu es là ? Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? ») m’épuisent au plus haut point.
Qu’on ne s’y méprenne pas : je ne méprise personne. Je fais même assez souvent des rencontres marquantes, ou tout simplement plaisantes. Je ne passe pas de mauvais moments en la compagnie d’autrui, bien au contraire : la plupart du temps, les instants partagés sont très agréables et certaines personnes ont des conversations vraiment intéressantes.
Mais quand on est introvertis, le contact ou l’interaction prolongé avec autrui – peu importe sa qualité – pompe une énergie folle.
C’est que le solitaire est un grand incompris : quand il expose sa vision de la vie, il est souvent l’objet de moquerie. On le regarde avec de grands yeux ronds pleins de perplexité : « mais tu ne t’ennuies pas, tout seule ? » Ah dieu, s’ils savaient à quel point j’adore ma propre compagnie ! Que c’est prétentieux, n’est-ce pas ?!
Pourtant, en groupe, je suis – je pense ! – agréable avec tout le monde : j’écoute, je m’intéresse, je blague, je souris. Extérieurement, je suis pleine de confiance. Seulement, j’ai la sensation de jouer une vraie comédie sociale la plupart du temps. Les rencontres éphémères comme celles que je fais sur ma route me paraissent creuses, superficielles. On s’intéresse aux autres parce qu’il faut le faire ; on écoute poliment son interlocuteur parce que c’est ainsi que fonctionnent les codes sociaux. Et jouer un rôle dans cette vaste comédie, c’est éreintant.
(Tiens, voilà que je me mets à penser à Meursault, le personnage de Camus dans L’Etranger ; étranger des codes sociaux, totalement, lui aussi. C’est bien ce qu’on lui reproche à son procès, d’ailleurs, d’être à contre-courant des attentes de tout individu en société.)
Parfois, – rarement, à vrai dire, car je continue à me forcer alors que je devrais avoir plus de cran – je fais tomber le masque : j’envoie balader quand une conversation me paraît lourde ou déplacée, je n’écoute plus quand on me tient la jambe pour d’inutiles propos, je coupe court quand j’estime que les propos ne mènent à rien, j’affirme mon désaccord ou ma désapprobation dans un débat qui me révolte. Je passe parfois pour « la sauvage », la « drôle de caractère », parce que je refuse de jouer le jeu forcé des conventions sociales, justement.
Alors, je m’enfuis dans les coulisses du spectacle où je me débarbouille du maquillage mensonger, et, de là, je ne sors plus pendant des jours, le temps de recharger mes batteries toutes à plat.
Ici à Istanbul, ce ne sont pas les sollicitations pour sociabiliser qui manquent : c’est une ville éclectique et cosmopolite qui brasse un monde fou. De nombreuses communautés proposent des dizaines d’événements quotidiennement et en tout genre pour rencontrer du monde. Il m’est arrivé d’assister à quelques uns, au début de mon aventure ici. Puis très vite, je me suis lassée : le groupe ne me réconforte pas. Pire : je ne me sens jamais aussi seule qu’en étant entourée, car les grandes villes me rappellent à quel point je ne suis pas faite pour vivre en groupe.
En optant délibérément pour une vie solitaire, je fais le choix de privilégier la qualité dans les rencontres au profit de la quantité. Rencontrer beaucoup de monde, « juste pour ne pas être seuls », brasser de l’air en soirée en déployant des conversations similaires à celles de la veille sont, pour moi, une perte de temps.
En adorant la solitude, encore davantage dans des villes tentaculaires comme Istanbul, j’ai la sensation de prendre ma revanche sur ce qui me complexait plus jeune. Je n’ai jamais choisi, il est vrai, de devenir « populaire ». Les mouvements d’influence, propres au groupe, m’ont toujours paru risibles : suivre la mode, faire comme tout le monde, être de l’avis des gens qui parlent fort, jouer les hypocrites pour intégrer des cercles, constituent ce que des La Bruyère, des Molière ou des La Fontaine ont raillé dans leur œuvre avec succès. Rien n’a changé.
Choisir la solitude, c’est ne pas se soumettre à la masse à n’importe quel prix ; c’est préférer ses valeurs individuelles plutôt que d’applaudir la bassesse collective.
Aujourd’hui, cette faiblesse étant jeune est devenue une fierté maintenant adulte : ceux qui savent vivre seuls, apprécier une nuit, un petit-déjeuner, une soirée cinéma sans avoir à ressentir l’urgence vitale de la compagnie de quelqu’un possèdent une force de caractère que n’ont pas ceux qui ne savent savourer un instant seul. N’avoir que soi-même pour unique compagnie, savoir dîner en tête-à-tête avec ses pensées, traverser des moments difficiles en ne comptant que sur soi, rendent le mental aussi fort que l’acier. De là, on peut tout affronter, sans rien attendre de personne.
L’ancienne Constantinople, grouillante de cette foule anonyme qui se déplace comme des fourmis anarchiques partout dans les artères de la ville, me rappelle à quel point la solitude ne m’a jamais paru aussi douce et réconfortante…
Et vous, plutôt nature extravertie ou introvertie ?