Chronique numéro 8 d'une prof nomade
Partir

Ça y est, il est l’heure du départ, celle que je redoutais tant.
Après trois mois passés à Istanbul (durée maximale d’un séjour touristique), je remets le nez dans ma valise.
Je range méthodiquement et méticuleusement mes vêtements, la mine anxieuse. C’est que chaque centimètre, chaque gramme comptent dans cette valise ! Je veux voyager le plus léger possible ; mes bagages ne doivent pas m’encombrer ni me compliquer le moindre déplacement. Alors, c’est toute une stratégie qui se déploie : rouler les habits d’abord (c’est un gain de place bien connu des baroudeurs), puis, se débarrasser des petites choses en trop depuis le début et qu’on regrette même d’avoir amené…
C’est qu’on ne s’improvise pas nomade comme ça ; c’est tout un art, ça s’apprend !
Après une longue soirée de stratégie « valise », je boucle enfin cette dernière. Elle me paraît clairement plus légère qu’à mon arrivée. Ma tactique devient imparable. Je progresse.
*
Je poursuis cette dernière chronique de ma série stambouliote le lendemain, depuis l’aéroport de Sabiha Gökçen. Il est sept heures du matin au moment où j’écris ces lignes. Je n’ai pas dormi de la nuit. L’appréhension sournoise de manquer son réveil, de rater son avion, m’a empêchée de me détendre. Je crois que c’est un grand classique pour tout le monde.
Je me suis levée du lit la boule au ventre.
Je n’ai jamais supporté les départs.
A Istanbul, même après seulement trois mois, j’avais tissé des liens et déjà planté mes racines.
Je finissais par connaître tous les commerçants et voisins de mon quartier. Des petites habitudes agréables que j’avais prises et qui rythmaient mon quotidien : aller chercher deux simit (pain traditionnel turc) tous les matins chez le boulanger, nourrir les chats en bas de chez moi, dire bonjour à l’hôtelier au coin de la rue qui prenait toujours le temps de me dire un mot gentil, passer prendre un café au petit restaurant où j’allais recharger mon ordinateur lors des jours de coupure d’électricité, accueillie par le sourire aimable d’une adorable serveuse.
Je n’ai même pas réussi à dire au revoir à toutes ces personnes, alors que j’en ai eu cent fois l’occasion. Je ne m’en sentais pas la force...
Voyager en nomade, c’est une expérience d’autant plus intense lorsqu’elle se fait seule. Tout y est alors vécu de manière plus amplifiée : les émotions ressenties, les rencontres faites, les expériences vécues. Je laisse derrière moi un homme rencontré quelques jours après mon arrivée sur place, tendre et attachant, dont le souvenir me restera longtemps gravé en mémoire...
Ce matin, c’est à lui que je pense en écrivant ces lignes.
🌬 C’est ainsi que va la vie nomade : une vie sur un fil, qui se fait puis se défait, en très peu de temps. S’attacher pour ensuite - et parfois de force - se détacher.
C’est ce qui la rend belle et touchante aussi, cette drôle de vie, car elle a le secret de faire savourer au voyageur les précieux instants qu’il sait éphémères !
Cueillez, cueillez les roses d’aujourd’hui, de peur qu’elles ne se fanent...
J’avale une gorgée de café, les yeux douloureusement ouverts sur mon écran pendant que s’agite une foule monstre dans les allées du duty free, alors qu'il n'est même pas encore huit heures. L’aéroport est à l’image de sa ville : grouillant et noir de monde.
Je repars le cœur lourd, la tête pleine d’images, chargée de souvenirs. L’esprit est, lui, épuisé, tout comme le corps, par trop de stimulations sensorielles et de surcharge émotionnelle.
Istanbul était la première étape officielle dans ma nouvelle vie de prof nomade, elle revêt une symbolique très particulière à mes yeux. Cette ville, c’est la concrétisation de mon projet de liberté physique et professionnelle. C’est la ville de mon envol. J’ai voulu tout y vivre de façon marquante et profonde. Je l’ai dévorée jusqu’à l’excès, presque. Un peu comme toutes ses pâtisseries enrobées de miel dont je me suis gavée et qui finissaient par m'écœurer à la longue.
Istanbul est passionnante, profondément attachante, mais éreintante. J’ai la sensation d’avoir vécu le double du nombre de mois que je suis restée. L’Espagne, là où je vais séjourner (une petite ville du bord de mer), m’apportera des aventures plus saines et sereines, moins dévoreuses, sous un soleil d’hiver qui s’annonce radieux. La tranquillité du bord de la Méditerranée m’apportera un nouveau « matériau à écrire », plus doux, plus caressant que celui d’Istanbul, brut et râpeux.
Je quitte le pays l’ordinateur chargé de sept nouveaux poèmes et huit chroniques. De quoi nourrir mon prochain recueil. C’était bien là mon but en venant me dépayser en Turquie : chercher l’inspiration (et la trouver !).
Je me lève de la table du café où je m’étais posée écrire. Machinalement, je vérifie toutes mes affaires : téléphone, passeport, clés. C’est que lorsqu’on voyage seule, la moindre erreur, le moindre oubli sur un quelconque comptoir peut être fatal ! Personne n’est là pour m’assurer un téléphone de secours ou une carte bleue de dépannage ! Quelle force de caractère et de « débrouillardise » ne finit-on pas de déployer à force de mener une vie pareille, solitaire et libre ? J’ai hâte de devenir cette femme encore plus intrépide, qui sait se sortir de toutes les situations et ne compte sur aucun homme pour mener une vie pleine d’actions.
Je suis prise d’une micro-panique. Où sont mes clés ? Puis je réalise : des clés, je n’en ai pas. Enfin : je n’en ai plus. Je n’ai pas de base « à moi » : pas d’appartement douillet qui m’appartiendrait quelque part en France et où je pourrais aller me réfugier de temps en temps le temps d’une pause entre deux destinations étrangères. Croyez-moi : vivre sans clés, c’est une chose ! D’un côté, finie l’angoisse à l’idée de les perdre. De l’autre, c’est une sensation étrange de ne plus avoir de « chez soi », autre que les locations temporaires où je séjourne sur ma route.
J’erre nostalgiquement dans les halls immenses de l’aéroport, mon accordéon sur le dos, ma valise dans la main gauche. C'est décidément une drôle de vie que j'ai décidé de mener... Je n'ai peut-être plus de clés de maison, mais j'ai dans le coeur le plus beau des trousseaux...
celui des clés du bonheur !