Chronique numéro 21 d'une prof nomade
Panne d'encre

J’étais venue en Norvège chercher l’inspiration, glaner des idées de poèmes nouveaux. Les paysages époustouflants, l’ambiance si dépaysante, la sensation d’isolement, le climat intense, il y avait de quoi cogiter, créer, composer. Et pourtant, après trois semaines ici, je n’ai écrit qu’un seul poème (et encore, il n’est même pas fini !) et, malgré ma bonne volonté, l’encre coule difficilement. La prose se fait aisée, mais le vers, lui, reste récalcitrant.
J’ai provoqué l’inspiration par tous les moyens : marcher le long de routes enneigées dans un ciel cotonneux ou bleu azur, passer une nuit les yeux grand ouverts dans un dôme en verre à attendre les aurores boréales, me laisser surprendre par leur apparition un soir où je ne m’y attendais pas, passer du temps avec des norvégiens aux antipodes de ma culture et de mes habitudes, observer inlassablement la forêt par ma fenêtre en m’imaginant des contes et légendes évanouis…
J’ai beau chercher tout le jour dans l’herbe froide la fine fleur de la métaphore, titiller les allitérations sous les étoiles scintillantes du ciel arctique, réchauffer la rime dans une tasse fumante derrière ma fenêtre, et boire autant d’aurores boréales que ne le permettent ces longues nuits norvégiennes...
Rien.
Pas un flocon de strophe fantaisiste,
Une lueur de douce litanie,
Ni même un brin d’alexandrin.
Muse ! Où diable te caches-tu donc ?
T’es-tu évanouie en quelque plaine endormie sous la neige norvégienne ?
T’es-tu figée comme ces arbres pris dans la glace retenant leur cri douloureux, prisonniers de leur rigidité causée par le vent gelé ?
Comment peux-tu m’abandonner ici où tout s’enchante, tandis que tu surgis spontanément dans le bitume et les buildings d’Istanbul ou de Barcelone ?
Toi qui d’ordinaire démontres avoir la goutte à l’imaginative, voilà que depuis trois semaines passées, tu distribues tes vers… au compte-gouttes bien chiche !
Ah ! J’ai retourné le problème dans tous les sens, croyez-moi.
Il n’y a rien de plus frustrant pour un écrivain que de ne pas ressentir d’énergie créatrice.
Alors, j’ai cherché à comprendre d’où vient cet étrange tarissement de l’encre et cette tare de ne pouvoir écrire aussi fluidement qu’à l’accoutumée.
Et je n’ai pas mis longtemps à remonter à la source de cette sècheresse poétique.
...
C'est que Bonheur et Sérénité endorment paisiblement l’âme, repue de tranquillité.
Elle ne se nourrit plus de mélancolie ni d’inquiétude, ces sourdes émotions douloureuses mais créatrices. Et comme l’existence est moins intense, bien plus douce et sereine, l’inspiration elle aussi s’adoucit, se calme et se repose.
Ce sont souvent les émotions négatives qui débarquent en fanfare et avec fracas dans mes écrits.
Pour exprimer le bonheur, les mots se montrent plus laborieux, et la paix intérieure, elle, quand elle se ressent véritablement, se fait discrète, parfois même totalement silencieuse.
Ici, l’ambiance apaisante a détendu mon corps et mon esprit : ils ne luttent plus dans la jungle des monstres citadins, ne se heurtent plus à des sentiments intenses et tuants, ne s’éprouvent plus dans l’agitation constante des bains urbains bouillonnants.
Tout est en « off » , et mon cerveau est mis sur pause, comme ces forêts glacées qui ne souffrent nullement, mais semblent au contraire apaisées dans leur élan figé par le froid.
Comme eux, je me régénère avant de renaître au printemps et de reprendre la route sinueuse des villes, autrement plus insidieuses...
En attendant, je profite de l’éphémérité de cette parenthèse enchantée, suspendue entre ciel éclatant et neige aveuglante pour donner à ma plume une retraite méditative bien méritée...