Chronique numéro 1 d'une prof nomade
Le grand saut

Ca y est, j'y suis. En plein cœur de la chaleur, du monde, des devantures lumineuses qui ne s'éteignent jamais, de l'agitation constante, de la sollicitation permanente de tous les sens.
Une valise beaucoup trop chargée, larguée en pleine nuit dans une rue bruyante et inconnue, des clés qui n'ouvrent pas la porte de l'appartement, un téléphone qui ne capte aucun réseau...
Ce fut une arrivée épique. Je passe la première nuit réveillée au moindre bruit, en nage. Le ventilateur a beau tourner à pleine vitesse devant le lit, la chaleur et l'anxiété m'empêchent de me détendre.
Où suis-je et qu'ai-je encore fait ?
Je suis seule dans une ville de quinze millions d'habitants où je ne connais personne, ni la langue, ni la culture. Seuls soutiens émotionnels : mon carnet d'écriture et mon accordéon.
Puis les premiers jours passent, l'acclimatation se fait rapidement, comme toujours. La paix et le calme intérieurs reviennent doucement. Nature caméléon, c'est bien là à la fois mon fort et mon tort : trop vite m'adapter à un nouvel environnement. Alors je prends mon temps pour savourer mes nouvelles habitudes.
Istanbul. La ville tentaculaire, à la confluence de l'Europe et de l'Asie, carrefour des cultures occidentales et orientales, boulevard ancestral des religions du monde.
Bosphore bleu fluo saturé de bateaux en tout genre. J'embarque dans l'un d'eux, direction Moda, le quartier branché de la rive asiatique. Je veux voir le soleil se coucher sur l'autre rive, européenne.
Des haleines lourdes et chaudes que rafraichit le vent des mers et du fleuve soufflent en continu sur ma peau moite jusqu'au crépuscule à l'atmosphère pourtant plus légère, moi la scandinave adoptée qui ne supporte pas la chaleur.
Le tableau urbain grouille et fourmille d'inspiration à chaque coin de rue. La ville est épuisante, mais tellement stimulante. Elle promet de beaux poèmes.
Grands périphériques saturés de taxis jaunes et de motos sauvages. Klaxons, cris, ronronnements rugissants de pots d'échappement usés. Dans les petites rues perpendiculaires un peu plus fraiches, se perdre et retrouver sa route le long de longues avenues commerçantes aux boutiques qui ne ferment jamais ou presque. Trouver dans le sourire des turcs le réconfort après le stress intense.
S'arrêter écouter un concert de musique locale dans un des innombrables bars qui ne désemplissent jamais à la nuit tombée. Se mêler à la foule, tromper les apparences et tenter de passer pour une fille du coin qui connait sa route. Vouloir faire partie intégrante de ce paysage urbain complètement fou.
Guirlandes de câbles emmêlés, pyramides de sucreries et fruits frais, néons et flashs de panneaux fluos, senteurs d'épices et difficulté respiratoire au milieu des voitures brûlantes.
Les sens saturés à l'extrême pour une expérience déracinante à en perdre tous ses repères.
"Quelle belle vie", "quelle chance !", "la vie rêvée".
Hum... De l'extérieur, oui. A l'intérieur, ça s'agite.
Il faut apprivoiser la peur, domestiquer l'angoisse. Une vie nomade implique de se construire de nouveaux repères, vite et bien, se faire à tous les climats, à tous les peuples, à toutes les nourritures, à toutes les cultures. Compter sur soi comme sa plus solide et unique boussole. Si elle casse, on est foutu. Tout anticiper, pour que tout se déroule au mieux. Se battre et travailler dur pour l'avoir, cette "belle vie" nomade, et l'apprécier comme il se doit.
Deux jours après mon arrivée, je fais mes courses au marché comme une locale. Je goûte à tout, je veux tout essayer. Je prends mon thé noir à la terrasse au milieu des turcs qui me dévisagent avec ma tête de "pas d'ici".
Voici ma nouvelle salle de classe. Une connexion Wifi impeccable, un appartement superbe et très calme - véritable oasis dans cette jungle urbaine - où je peux travailler efficacement pour mes élèves.
Les cours en ligne ont repris : on se remet progressivement dans le bain des révisions du français, ados comme adultes. Je me sens déjà chez moi. Se peut-il seulement qu'un jour je ne sache plus faire d'un lieu inconnu une maison vite familière et adorée ?