Chronique numéro 15 d'une prof nomade
La musique comme port d'attache
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Il n'est pas toujours facile de se sentir appartenir à un endroit lorsque l'on mène une vie nomade.
Ce n'est pas un sentiment désagréable ; je me sens chez moi partout. Il permet de développer des capacités d'adaptation remarquables et de devenir beaucoup plus souple d'esprit, permettant de vivre à peu près n'importe où sans se sentir déracinés ni malheureux.
Pour ne pas me perdre dans ce labyrinthe sans bornes, j'ai mon fil d'Ariane : mon piano.
Seul "hic" : ce n'est pas le plus pratique des bagages à emporter avec soi...
Impossible de voyager avec pareil instrument. Trop lourd, trop encombrant, trop fragile, trop handicapant. Pour compenser, je voyage alors avec son petit frère : un piano à bretelles.
Mais il ne remplace pas la sensation indéfinissable que me procure un "vrai" piano.
A neuf ans, alors que je suis invitée au goûter d'anniversaire d'une copine de classe, celle-ci se met à son piano pour nous jouer un air (en réalité, la pauvre enfant est un peu forcée par sa mère et ses mains tremblent au-dessus des touches !). La mélodie démarre à peine, quand je suis frappée de plein fouet par le son de l'instrument : il résonne en moi avec une telle force que j'en tombe immédiatement amoureuse et me sens bouleversée jusqu'aux os.
A partir de ce jour-là, je mène un véritable enfer à mes parents : je les supplie pendant des semaines de m'inscrire en école de musique. Mes parents résistent : ils pensent à un énième caprice d'enfant gâtée. Puis, devant tant d'insistances, ils finissent par céder, un peu surpris que je m'intéresse à cet instrument alors que nous ne sommes pas musiciens pour un sou dans la famille...
Le premier jour dans cette petite école de musique de quartier de Martignas sur Jalles, où j'ai passé toute mon enfance, vit encore en moi à l'âge adulte. Je revois les salles de musique vieillies, la moquette bleue, le prunier dans le jardin où j'aimais grimper ; la grande salle où trônait un piano à queue noir laqué, le bureau de la directrice, les casiers des professeurs, remplis de partitions de tous les instruments que je rêvais d'apprendre. J'entends encore le son de la trompette qui sonne faux, les gammes d'une élève véloce au piano, le violon qui pleure entre les doigts d'un enfant hésitant.
Ce sont des souvenirs, des sensations - sons, odeurs, visions - qui resteront gravés dans ma mémoire à jamais. Ceux de l'enfance heureuse et passionnée par la musique.
Depuis cette époque, je n'ai jamais arrêté de jouer.
Mon piano est le fil conducteur de ma vie : il traverse les décennies et les pays sans jamais me lâcher, comme pour me rappeler cette période insouciante où tout allait bien encore.
Aujourd'hui, à trente-six ans, quand il n'est pas avec moi, mon piano me manque comme un être de chair. J'ai fait un crochet depuis l'Espagne ce week-end pour venir en jouer. Quand je le retrouve, après des semaines d'absence (jamais plus de quelques mois, sinon je dépéris !), c'est avec toujours la même émotion : celle de deux êtres qui se sont toujours aimés et se voient contraints d'être parfois séparés.
J'ai retrouvé dans un carton toutes les partitions qui ont traversé mon enfance : elles me renvoient à cette petite école de musique qui n'existe plus, à ces professeurs aujourd'hui bien vieux (ou même peut-être morts...), à cette émotion intacte et immortelle chaque fois que j'entends un air de piano qui me rappelle ce goûter d'anniversaire où ma vie bascula dans le monde sensible de l'art...
Une madeleine de Proust bouleversante.
Parfois, alors que je n'ai pas pratiqué depuis des semaines, il me semble que j'ai perdu cette capacité à jouer et à lire la musique. Il m'arrive alors de me réveiller le matin totalement prise de panique. J'imagine que mes mains sont engourdies, raidies par le manque d'exercice, que mes yeux ne savent plus lire les notes et ne les perçoivent plus que comme des fourmis égarées sur une feuille étrangement striée de lignes, et ces pensées sont si fortes que je suis persuadée de ressentir cette rigidité dans mes doigts, et cette incapacité à distinguer un ré d'un fa sur une portée !
Puis quand je pose mes mains sur ces touches blanches et noires, je réalise que rien n'a en réalité été perdu. Les sons de l'instrument sont marqués sur ma peau, en profondeur. Gravés en moi, dans l'ADN. Mieux encore : il me semble qu'après un long moment de séparation, nos retrouvailles n'en sont que plus fortes à chaque fois...