Chronique numéro 16 d'une prof nomade
Douce Espagne

Ah ! Ma chère Espagne ! Je m’apprête à te quitter d’ici peu et, comme à chaque départ d’un pays, j’ai le cœur lourd et piqué de nostalgie.
Avec toi, l’affaire est plus délicate : je t’ai connue pendant trois années, et si sur le papier cela peut paraître court, je prie de croire mes lecteurs que ces trente-six mois m’en ont fait voir autant en chandelles.
Chez toi, j’ai tout connu : l’amour et l’amitié, le travail et le loisir, les rires et les larmes, le chaud et le froid, l’extase et l’agacement.
J’y ai appris ta langue, tes coutumes, tes traditions, ton rythme et tes fêtes. Je m’y suis intégrée avec toute la force d’un cœur pur et volontaire à l’idée de te connaître et de t’y faire entrer, et ai plongé mon âme toute entière dans le bain de tes couleurs. 🇪🇸
Pourtant, quand je t’ai rencontrée, ce fut presque par hasard : une annonce de poste au lycée français de Barcelone alors que je vivais en Angleterre ; un CV envoyé, un entretien sollicité. Personne de mon entourage n’a d’attache particulière avec toi : même, on te préfère plutôt d’autres pays voisins ; l’Italie ou le Portugal. C’est hélas bien connu : tu as toujours eu de la concurrence !
Moi, c’est toi que j’ai choisie. Je t’ai quittée à trente-deux ans soulagée car épuisée ; je te retrouve aujourd’hui à trente-six mûrie et accomplie. Je ne porte plus le même regard sur toi : je t’évite l’été – tu es étouffante ! – pour te cueillir au frais hiver. Pour moi, c’est là que tu es la plus belle.
🇩🇰🇸🇪🇳🇴 Longtemps, je t’ai fuie pour d’autres amours profondes : dans mon cœur, la Scandinavie t’a longtemps volé la vedette. Cette année, c’est Valence qui m’a conquise, même si Barcelone m’a initiée à ta contrée.
Ici, je me sens chez moi, sans jamais avoir habité cette ville plus de deux mois. Le pays tout entier m’est familier ; les mots, l’accent, l’état d’esprit, les gens. Je souris quand on me tend instinctivement un menu en espagnol au restaurant, tandis qu’un couple derrière moi est dirigé vers celui en anglais. Je fais en sorte de me confondre dans la masse ; je ne veux pas paraître étrangère. Pourtant, mon accent ne trahit pas : « tu n’es pas d’ici, mais tu parles bien ! »
Ah ! C’est que j’ai pris le temps de bichonner nos relations, Espagne : j’ai passé mes soirées dans tes écoles de langues, mangé mes douze grains de raisin à minuit sonnant le 31 décembre, arpenté tes routes et villages à chaque occasion de te visiter. J’étais tout près d’épouser l’un des tiens, même !
Je te connais mieux que la France, mon pays d’origine ; je t’ai passée au peigne fin de la Galice aux Baléares, de la Catalogne à l’Andalousie, de tes mégalopoles à tes pueblos.
Je t’ai haïe en plein été dans tes villes surpeuplées ; je t’ai adorée dans tes coins reculés à la basse saison. J’ai vécu sous tes combles étouffantes en été et gelées en hiver, dans des logements indécents et hors de prix. Pourtant, j’ai pleuré en arrivant au Danemark à l’idée de t’avoir quittée.
Toi et moi, Espagne, ce ne fut pas toujours facile. J’étais bien jeune, encore ; il me fallait faire mon expérience ailleurs pour aujourd’hui mieux t’apprécier et te comprendre.
Je t’écris ces lignes les yeux brillants ; il faut dire que je considère tous ces pays traversés comme autant d’histoires d’amour qui n’ont pas pu continuer.
A quelques jours de mon départ, j’ai passé ma soirée dans une bodega hier et ai pris un bon bain de vitamine D cet après-midi.
La fête et le soleil, quoi de mieux pour te rendre hommage et te dire à bientôt ?