Chronique numéro 20 d'une prof nomade
Ces petites différences

Voilà plus de deux semaines que j’ai posé mes valises en Norvège arctique, et le moins que l’on puisse dire, c’est que la sensation de dépaysement y est profonde.
Ce ne sont pas seulement les paysages enneigées, ni les températures fraîches, les horaires de repas très avancés ou le fait que la nuit arrive tôt qui sont le plus exotiques. Ce sont des petites choses du quotidien, des « petits riens », qui marquent clairement ma différence avec le peuple norvégien.
Ici, on ne porte pas la voix et on contrôle son volume sonore : moi, quand les conversations m’animent, je parle fort ! C’est l’Espagne qui coule dans mes veines. Mais ici, parler fort est perçu comme un manque d’éducation.
On ne coupe pas la parole ; interrompre quelqu’un est vu comme un acte très impoli, sous-entendant que les propos de l’interlocuteur ne nous intéressent pas. En France, en Espagne, nous parlons par-dessus les uns les autres, superposant voix et sujets de conversation, dans un brouhaha animé où parfois, on ne prend pas toujours le temps d’écouter les autres.
Je parle avec mes mains, mes mots s’accompagnent toujours d’une gestuelle qui paraît très « italienne » du point de vue des norvégiens. Ca en amuse plus d’un ! Ici, les mains restent statiques, les bras sont au repos : c’est l’habitude des peuples du nord.
En France, nous appelons nos conjoints par de doux petits surnoms dans l’intimité ; ici, pas de « bébé », « mon chéri », « ma puce ». On s’en tient aux prénoms. On évite également les signes ostentatoires de tendresse devant la famille, les amis... Pour les couples, la sobriété, en public, est de rigueur.
Ici, les norvégiens respectent scrupuleusement la moindre règle du quotidien : attendre que le feu passe au vert pour traverser, toujours sur les passages piétons , payer son parking, même pour cinq minutes à peine… J’y suis habituée depuis ma vie au Danemark : pas de gros changement sur ce plan, même si mon côté français parfois ressort de temps en temps. L’autre jour, j’ai traversé en dehors du passage piéton : ah ! Quel délit ! On m’en a fait aussitôt la remarque...
Je ne pose pas de questions jugées intimes ou « indiscrètes » quand je rencontre une personne pour la première fois. L’autre jour, on m’a demandé, après quelques minutes à peine de conversation, si je voulais des enfants, et, devant ma réponse négative, pourquoi je n’en voulais pas. De quoi briser la glace rapidement !
Les norvégiens ne parlent pas d’argent en public. De mon côté, je suis très ouverte sur la question et évoque prix, tarifs et salaires sans gêne ni retenue. Mais ici, c’est un sujet presque tabou.
La plupart des maisons norvégiennes ont un rez-de-chaussée où se trouvent un petit sas d’entrée pour déposer chaussures et manteaux, l’accès au garage, quelques pièces secondaires... mais les pièces principales (cuisine, chambres, salon) se trouvent au premier étage. Quand on quitte l’hôte, il ne raccompagne pas ses invités à la porte d’entrée du rez-de-chaussée, mais nous dit au revoir depuis le salon, au premier étage.
On se serre la main pour se saluer quand on ne se connaît pas. Pas de bise à la française, bien évidemment, ni de « hug » à l’anglaise. Aussi, on se déchausse systématiquement avant d’entrer chez quelqu’un, comme au Danemark.
On ne dit pas bonjour lorsque l’on rentre dans un magasin, une salle d’attente, un quelconque endroit fermé… Tandis qu’en France, nous rentrons toujours quelque part accompagnés d’un « bonjour » chantant lancé dans l’air.
Les norvégiens sont fiers de leur pays, tout en sachant rester humbles quand ils l’évoquent. En France, nous aimons critiquer, nous plaindre et affirmer notre mécontentement à tout bout de champ.
Je suis une amoureuse profonde de la Scandinavie. Je l’ai découverte par le Danemark il y a plus de quatre ans en arrière, un pays très attachant qui m’a apporté un sentiment de réconfort immense pendant toutes ces années, mais la Norvège du nord a conquis mon cœur et coupé mon souffle par sa beauté vertigineuse. Une bulle hors du temps et du monde.
Apprendre et intégrer tous ces petits codes, un à un, qui font le quotidien des norvégiens, demandent un sens aigu de l’observation, une grande capacité d’adaptation, et un esprit à la fois ouvert, flexible et constamment en éveil. Les adopter me fait me sentir plus proche de ce pays duquel je veux tant apprendre : adopter de nouvelles attitudes, parfois un peu maladroitement mais avec un respect profond et honnête, permet d’assimiler une nouvelle culture et de se fondre dans la masse, même si, il est certain… que ma tête montre bien que je ne suis pas du coin !