Chronique numéro 17 d'une prof nomade
Beauté sauvage

Voilà que j’ai atterri il y a pile une semaine en Norvège, dans la petite ville de Tromsø. C’est un coin que je connais bien, pour y avoir passé une partie de l’été il y a quelques mois en arrière, à la saison où ciel et fjords se confondent dans une déclinaison infinie de bleu et de vert.
Tromsø est si différente en hiver, tout y prend une dimension si mystique : l’obscurité aux allures fantastiques piquée par quelques maigres sources de lumière ci et là au bord des fenêtres, la blancheur immaculée de la neige qui rend l’atmosphère douce et cotonneuse, le silence assourdissant d’une nature si puissante qu’elle en rappelle sans cesse la fragilité de l’humain sur ses terres.
A bord de l’avion, à quelques secondes de l’atterrissage, nous fûmes saisis par d’inattendues aurores boréales qui semblaient nous souhaiter la bienvenue. Une vision surnaturelle. Quel accueil mémorable ! ✨️
Des circonstances un peu particulières m’ont poussée jusqu’à cette région reculée du pays, alors que je ne devais retourner en Norvège qu’à l’été prochain : j'avais prévu, initialement, de passer une partie de l’hiver à Berlin, ville pour laquelle j’eus un véritable coup de foudre quelques années en arrière. Mais un revirement de situation m’a amenée ici, dans cette maison isolée au milieu des bois, à quelques centaines de kilomètres au-dessus du cercle polaire.
Et, comme j’adore les coups de théâtre, les changements de plan, les surprises et les imprévus en tout genre, je n’ai pas hésité une seule seconde à dévier ma trajectoire de quelques… milliers de kilomètres. Berlin attendra.
C’est que pour cette destination, je n’ai pas choisi la civilisation : entourée de sapins, loin des villes, distante de six cents mètres des voisins les plus proches, on peut difficilement faire expérience plus intense que celle-ci. Quel changement radical après les monstres urbains nommés Istanbul, Barcelone et Valence !
Je me suis constitué un petit coin bureau dans la cuisine, près de la fenêtre, par laquelle j’observe, inlassablement et entre deux cours en ligne, le ciel et la forêt, du matin jusqu’au soir. J’espère être surprise par l’image furtive de quelque animal sauvage qui couperait la route au galop ; renne, élan, renard, lièvre... Puis, quand vient la nuit, c’est l’excitation d’apercevoir les aurores boréales qui injecte sa dose d’adrénaline dans les veines.
La nature norvégienne maintient constamment l’esprit en éveil, et émerveille l’imagination curieuse de ceux qui savent garder l’âme d’un enfant !
J’ai découvert la Norvège il y a quatre ans. Un premier voyage dans le sud du pays, depuis le Danemark, m’avait initiée au spectacle saisissant des paysages nordiques. Je me souviens avoir fondu en larmes à l’arrivée d’une randonnée jusqu’au « Pulpit rock », célèbre falaise de granit de 604 mètres de haut surplombant le Lysefjord, dans le sud-ouest du pays, soufflée par la grandeur vertigineuse du décor.
Mais c’est surtout l’été d’après que la magie opéra dans mon coeur ; cette fois-ci, je partais seule, bien plus au nord, dans les fameuses îles Lofoten, connues pour leur beauté spectaculaire, leurs eaux translucides, leurs plages dignes des tropiques (sous des températures bien évidemment plus fraîches) et pour leurs jours sans fin, puisque le soleil ne se couche jamais à cette période de l’année. Une parenthèse suspendue dans le temps et l'espace.
Depuis, je ne nourris plus qu’une obsession : toujours aller plus au nord du pays, explorer en solo ces contrées sauvages, oubliées, isolées, passer mon temps à écrire et lire, me couper du reste de mes semblables en vivant dans quelque cabane rouge minuscule au bord d’un fjord, et mener une existence solitaire et paisible, humble et bornée au plus strict essentiel. Il n'en faut pas plus, à mon sens, pour être heureux.
De ces séjours, je retiens surtout des sensations : marcher pieds nus dans la montagne, dévorer des framboises sauvages sur mon chemin, me perdre aux abords des forêts, perdre la notion du temps, prendre des bains d’eau glacée dans les fjords au petit matin et me faire chauffer la peau sous le doux soleil protecteur des îles.
L’hiver, aussi, apporte son lot de candides réconforts : la chaleur d’un foyer après une promenade dans l’air vivifiant, la lueur des bougies dans la tendre noirceur d’une maison où règnent paix et silence, un repas aux saveurs locales qui enchantent les papilles, une vie au ralenti où le temps s’étire, tandis que la nuit s’allonge dans son lit blanc de poudreuse fraichement tombée.
C’est que, pour l’amoureux du soir dont la calme obscurité est à la fois inspiratrice et bienfaitrice, la Norvège, avec ses nuits sans fin, est le berceau idéal des idées fécondes d’écriture !
Ici, je suis au paradis : tout ce que j’aime y est réuni. Le froid, la nuit, le silence, la solitude.
Et puis, au milieu de l’immensité sauvage, il arrive qu’une présence inattendue, sur laquelle on tombe un peu par hasard, vienne crever la bulle intime et bouleverse quelque peu la suite des projets nomades…