Chronique numéro 13 d'une prof nomade
Etrangère

J’ai quitté la France il y a plus de dix ans et n’y rentre qu’occasionnellement, à peine deux fois dans l’année.
A chaque fois que je reviens, j’ai toujours cette même sensation d’inconfort, de malaise : je ne me sens plus appartenir à ce pays. Le mien.
Entendre parler français dans les rues me prend un certain temps d’adaptation, pour commencer. Ça peut paraître bête, mais après dix ans à entendre parler toutes les langues dans les rues, les commerces, les aéroports, les écoles... le français me donne l'impression de m'être devenu une langue étrangère avec le temps.
Et puis, le temps a tellement passé depuis cet été de l’année 2016 où je plaquais tout – projet enfants et mariage, famille, boulot, appartement, confort – pour m’envoler pour l’Angleterre, la peur au ventre, que j’ai l’impression étrange que la vie a continué sans moi pendant toute une décennie.
En même temps, quand je rentre en France, je me sens en total décalage : je ne me reconnais plus dans les propos des gens ni dans leur manière d’être. Leur façon de vivre, de penser, de considérer le voyage, l’Autre, me paraissent désormais à des années lumières de mes préoccupations, de mes centres d’intérêt, de ma philosophie.
Quand je flâne dans les rues de Bordeaux, je lève la tête vers les beaux bâtiments anciens, à la manière d’une touriste qui n’est jamais venue ici auparavant. Pour autant, je n’ai pas le coeur nostalgique : après quelques jours dans la région, j’ai besoin de m’envoler de nouveau, de rentrer « chez moi », peu importe où dans le monde, comme si j’appartenais à la terre entière et que plus rien de ce pays ne m'évoquait quoi que ce soit d'intime.
En France, je suis en terrain conquis : la langue, la culture, les traditions, la gastronomie, les mentalités… Tout m’est familier, rien ne me semble plus inconnu. En dehors de ses frontières, la vie me paraît au contraire excitante : il y a tout à découvrir ! Là-bas, l’esprit est en constante ébullition, ne s’arrête jamais de tourner ; ici, il est au repos et, très vite, il végète.
L’autre soir (comme parmi tant d’autres), je sors boire un verre dans un bar d’une petite ville du sud de la France, où je suis de passage. Je ne connais personne. On vient me parler, sympathiquement, me voyant seule. On me demande d’où je viens, ce que je fais ici. Et puis comme d’habitude, je me sens très vite étrangère au milieu du groupe : les voyages, l'existence nomade, les expériences vécues, le changement permanent, le déracinement, les halls de gare, d'aéroport, sa vie dans une valise, l'amour éloigné... modèlent et transforment les habitudes mais surtout l'âme en profondeur et creusent la distance avec ceux qui ne sont jamais partis, n'ont jamais bougé.
J’ai la sensation désagréable d’être catapultée dans un pays que je ne comprends plus et qui ne tolère plus mes différences. Très vite la conversation s’essouffle : à part ouvrir de grands yeux ronds, on ne trouve pas grand-chose à me répondre, à part s’amuser de ma présence ici et me charrier par quelques « ah, tu verras, ici, la vie est plutôt tranquille ! ».
Qu’on ne s’y méprenne pas : je n’ai pas honte de mes origines, et je passe un moment plutôt agréable quand je suis en France. Professeure de lettres, la culture française – et surtout la littérature et ses grands auteurs – est au cœur de mon métier. Je transmets avec ferveur les textes qui ont bâti notre beau patrimoine, et j’en suis fière, très fière !
Seulement, depuis que je suis adulte, j’ai passé plus de temps à l’étranger que dans mon propre pays, et toutes ces vies plurielles, ces voyages, ces aventures, ces rencontres, faites et menés ci et là dans le monde, ont modifié mon ADN, au point de ne plus me reconnaître dans mes semblables.
De ma propre patrie, je suis l’étrangère. Je n’ai pas entretenu de lien suffisamment fort (volontairement, je l'admets) pour sentir une continuité entre elle et moi depuis ces dix dernières années. Comme un corps étranger, je réagis mal dans cette mince éprouvette où l’on m’a injectée et dans laquelle je me cogne aux parois. 🧪
Je me promène en électron libre, cherchant l’air à la surface, me sentant davantage familière aux endroits où je n’ai aucun antécédent.
Drôle de sensation…
Et vous, quel lien entretenez-vous avec votre pays d’origine ?