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Chronique numéro 12 d'une prof nomade

Mouton noir

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Je me pose enfin pour écrire cette chronique, après une nuit abominable passée dans un Flixbus bondé, à dormir recroquevillée sur moi-même pendant un trajet long de dix heures me ramenant du sud de l'Espagne au sud de la France. 

Parce qu’en plus d’avoir développé mon activité de cours en ligne sur les réseaux, plaqué mon job confortable au lycée français de Copenhague pour devenir totalement nomade et enseigner à mon propre compte, avoir publié mon premier recueil de poésie et être en train de travailler sur le second, j’ai également fait l’acquisition d’un appartement dans le sud de la France, que je suis en train de faire rénover (alors que je n’y connaissais strictement rien en investissement immobilier ni en travaux il y a 8 mois de cela !). Non pour y vivre (je me suis tant battue pour avoir cette vie libre et nomade, que je ne suis pas prête de me poser quelque part) mais comme une sécurité au cas où je n’ai plus de toit à me mettre sur la tête un jour…

J’écris d’ailleurs ces lignes dans mon salon, entre l’échelle, les cartons et le bord** des ouvriers, surplombée par mes ampoules sans abat-jour qui pendouillent du plafond.

Ah ! Vivement que je retrouve l’Espagne d’ici quelques jours !

Mais l’avantage des cours en ligne, c’est que l’on peut travailler de n’importe où, et dans toutes les conditions possibles et inimaginables !

Je suis là pour mes élèves, partout, tout le temps !

Et eux suivent toutes mes aventures à distance !

Forcément, un déménagement ne se passe jamais sans encombres, à commencer par les problèmes d’installation de la fibre optique (sujet passionnant, n’est-ce pas ?).

L’autre jour, alors que j’étais au téléphone avec Free à deux reprises, les deux conseillères m’ont demandé tour à tour si je voulais « faire bénéficier quelqu’un de ma famille d’une réduction sur leur forfait téléphonique ». Je réponds par la négative. Mais, à l’autre bout du fil, on insiste par cet argument que l’on estime sans doute imparable dans les hautes sphères de la stratégie clientèle freeienne : « peut-être que vos enfants seraient intéressés par cette promotion s’ils ont un téléphone, madame ? ».
Je laisse une seconde de vide.
« C’est gentil, mais je n’ai pas d’enfants, ça risque d’être compliqué de leur proposer ! »

Un autre soir, il y a plusieurs semaines de cela maintenant (il me semble pourtant que c’était hier), je suis invitée à une soirée à Istanbul, où je ne connais personne. Arrivée sur les lieux, je discute rapidement avec une femme légèrement plus âgée que moi, au demeurant très sympathique. Nous faisons connaissance : le classique « que fais-tu ici ? Dans quoi tu travailles ? Tu as suivi quelqu’un ? » vient rapidement sur le tapis. J’explique ma situation : « prof nomade et solo qui ne suit personne et qui donne des cours de lettres en ligne tout en vivant un peu partout là où bon lui semble ! ». Stupéfaction toute admirative de mon interlocutrice : « mais c’est génial, cette vie ! », avant qu’elle ne suspende son regard dans le vide, songeuse. Au rez-de-chaussée de l’appartement, ses enfants jouent bruyamment. On entend leurs voix depuis l’escalier où ils se sont posés. Elle marque une pause tout en soupirant, avant de finir par lâcher : « tu as raison, profite tant que tu n’as pas encore d’enfants ! ». Ah ! Je rétorque aussitôt : « j’ai tout mon temps pour profiter alors ! Des enfants, je n’en aurai pas, car je n'en veux pas ! ». On me répond, tout sourire et d’un ton taquin : « oh ! Ne parle pas trop vite, va ! On ne sait jamais ! On dit souvent ça, et puis... ».

Je n’ai pas insisté sur le sujet. J’ai englouti les petits-fours au lieu de répondre. On ne parle pas la bouche pleine, parait-il !

Puis une fois encore, tout récemment, je suis en ligne avec je ne sais plus quel service de l’administration française. A l’autre bout du fil, on me demande : « il faudra que vous soyez chez vous pour recevoir la lettre en personne ». J’explique brièvement : « je n’ai pas d’adresse fixe en France, donc je ne peux pas vous promettre d’être là, c’est même peu probable en réalité ». Perplexité totale de l’autre côté de l’appareil (visiblement ma réponse ne rentrait pas dans les cases du formulaire B347-F) : « comment ça, vous n’avez pas d’adresse fixe en France ? ». Ah ! Diable ! Pourtant ce n’est pas bien compliqué ! « Je suis nomade. Je ne me pose nulle part durablement. J’ai bien une adresse à vous donner en France – celle d’un membre de ma famille – mais je n’y vis pas ». On me rétorque : « mais alors, où vivez-vous ? ». Je réponds le sourire aux lèvres, mi-gênée, mi-amusée : « oh et bien, un peu partout ! Hier à Istanbul, aujourd’hui en Espagne, demain Dieu sait où... Ce ne sont pas les idées de destinations qui manquent ! ».

C’est fou comme il est encore parfois difficile de faire accepter ses choix de vie partout autour de soi, dans des scènes de la vie quotidienne comme celles-ci. Pas d’enfants, pas de base fixe, pas de patron, pas de destination ni de logement pour dans trois mois… De l’extérieur, ça paraît original, c’est certain ! Mais ce n’est pas toujours commode de vivre à contre-courant des normes, et il est terriblement fatigant d’avoir à se justifier ou à affronter les regards interrogateurs – et parfois plein de jugements – d’autrui.

Je me souviens également d’un appel de l’Urssaf auprès de qui j’avais besoin de renseignements et qui était à deux doigts de me soupçonner de fuir le fisc à changer de pays tous les quatre matins quand ils ont su que je n’avais pas d’adresse fixe…

Quand j’y repense !

Au souvenir de cet appel, je ris dans mon salon vide où résonnent ma voix et le frénétique tapotement de mes doigts sur le clavier de mon ordinateur.

Cultiver la différence, chiffonner les âmes toutes convenues qui ne voient que par la norme et l’ordre bien établis, intriguer autant qu’amuser, et expliquer avec plaisir aux curieux bienveillants pourquoi j’ai fait le choix de cette vie, sont devenus mon lot quotidien, que j'essaie de prendre avec patience et philosophie.

Combien de moutons noirs sommes-nous ici afin que nous formions un troupeau à nous tous ?

Cœur bavard - série littéraire

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