Chronique numéro 19 d'une prof nomade
Amours nomades

Il y a quelques temps, une ancienne collègue d’un des lycées français où j’ai travaillé m’a posé de but en blanc cette question : « mais avec ta vie nomade, j’imagine que c’est impossible de construire une vie de couple ? »
Ah ! Epineuse et indiscrète question ! Elle ne blesse pas, loin de là, mais elle interpelle, bien entendu, et, même, elle fait sourire.
Tout au long de ma route, et depuis toutes ces années passées à droite, à gauche, l’amour a frappé à plusieurs reprises : sous le soleil espagnol, la grisaille londonienne, la pluie danoise, la neige norvégienne. Des rencontres aux quatre saisons, comme à autant de coins du monde.
Chercher le grand frisson dans l’espace, c’est le chercher autant dans une ville trépidante, un paysage grandiose, que dans l’inattendu d’une rencontre. Le coeur « robinsonne » sur toutes les terres : et l’amour en est une. Sa carte n’a pas de frontières, mais elle y cache un trésor ; son pays n’a pas de langue, mais on les y parle toutes. Car c’est là que point l’aventure, la vraie : provoquer l’adrénaline à tous les étages, s’immerger au plus près des cultures en les embrassant toutes sans exception.
Aussi, à chaque voyage, je me laisse surprendre sans rien chercher ni rien attendre.
Je cueille l'amour comme on cueille des fleurs sauvages le long d'une route de campagne : sans l'avoir prémédité, en se laissant doucement surprendre par l'occasion de cueillir un beau bouquet.
Car bien souvent, l’amour que l'on croise sur sa route réserve ses plus belles histoires, dignes de livres à l’eau de rose. Elles inspirent la plume, puisqu’elles sont romanesques : elles unissent deux êtres que tout oppose, qui tentent de s’aimer malgré l’issue fatale de leur promesse.
C’est que les amours nomades ne durent qu’un temps, c’est là sa triste règle du jeu : on ne fait qu’un tour de plateau. Alors, comme on les sait éphémères à l’avance, on les savoure comme une chance unique et précieuse. Puis, on ne prend que le meilleur : pas de temps pour l’inutile, le conflit ou le douloureux.
Parfois, on se projette : on imagine par amour rester dans le pays, dévier sa trajectoire, changer ses plans. On rêve d’épouser la nationalité, de devenir femme locale d’un peuple neuf, sous un nouvel étendard qu’on ferait sien. On monte des projets titanesques : nos points de rencontre se feront partout dans l’univers ! Nous parlerons toutes les langues, et notre amour n’aura plus de frontières.
Ah ! C’est beau !
Mais…
Je donne déjà tout mon amour à ma liberté chérie.
C’est là la relation la plus profonde et la plus sincère que j’ai pu connaître jusqu’à présent.
Elle ne déçoit jamais. Elle donne de l’énergie, fait se sentir vivant. Elle est grisante autant qu’apaisante. Elle rend fier, et surtout plus fort. Elle est le rêve de tant d’individus, et le privilège de quelques rares élus.
C'est un choix. Celui des solitaires et des heureux avec eux-mêmes.
🕊 On a souvent essayé d’attraper l’oiseau ; mais il ne vit pas de graines. On a tenté de lui complaire ; mais il ne se contente pas d’une maigre balançoire pour simple distraction. On lui a sifflé en guise de parade des chants exquis ; mais il préfère entendre siffler le vent sous ses ailes. On cherche à le dresser ; mais l’oiseau est rebelle, comme chantait Bizet.
On y a laissé ses plumes à vouloir l’enfermer en cage ; il en a aussitôt rompu à coups de bec les barreaux les plus épais.
L’oiseau appartient au ciel, et la fraîcheur du vent nouveau vaut bien toutes les nuits passées avec un amant adoré. Il peut se laisser approcher et cajoler au son de quelque chant séducteur, mais il s’envolera sitôt la saison passée pour migrer vers de nouvelle contrée.
Qui sait ? Peut-être qu’un jour, un amoureux patient saura domestiquer le sauvage animal...
Sur ces deux photos, six mois ont coulé. Six mois libre, perdue dans le temps et l’espace, à flirter avec les étoiles et l’infini du cosmos, dans un univers sans bornes ni frontières, la tête levée vers le ciel azur ou constellé.
Quelle plus belle histoire d'amour que celle avec la liberté ?